La Taverne

Le comté des possibles

C’est à mi-chemin entre Québec et Trois-Rivières qu’on repère l’affiche de Saint-Casimir, ce petit village de 1500 âmes qui fait courir les meilleurs musiciens de la province.

La Taverne

Autoroute 40, sortie 250. Un couple de dindons sauvages picosse la gravelle en bordure de la route des Grondines, celle-là même qui donne son nom à la fromagerie. C’est le chemin à emprunter pour rejoindre la rivière Sainte-Anne et son petit pont avant que nos yeux ne croisent le bâtiment vert émeraude de La Taverne Saint-Casimir, coquet exemple d’architecture vernaculaire américain, une construction stylée des années 1950 qui n’a jamais changé de vocation. Les Tessier en sont aujourd’hui les tenanciers, une famille qui a fait son nid sur une rue prédestinée, la leur. C’est là que les fils brassent leurs bières, que la fille et le père, aidé de sa douce, étanchent la soif des mélomanes dans tous les sens du verbe.

Âgée de presque 175 ans, la paroisse de Saint-Casimir jouit pourtant d’un coup de pep historique. Depuis 2011, Daniel Tessier et son clan appâtent les musiciens en cavale. Leur salle est devenue un arrêt quasi obligé pour toutes les tournées qui passent entre Québec et Montréal, une destination de choix. «Les bands aiment ça venir ici, ils se le disent tous entre eux autres.» Forte d’un bouche-à-oreille enviable, La Taverne a accueilli de grandes vedettes comme le chanteur City and Colour ou le troubadour australien Xavier Rudd, des morceaux de patrimoine vivant comme Klô Pelgag ou le grand Pag. Des anglos, des francos, des poètes du franglais, peu importe. Leur mur des célébrités touche presque le 7e ciel, et les visiteurs, des amants de la culture de Portneuf comme d’ailleurs, se passent le mot eux aussi. La rumeur fait son œuvre. «Pour les Sheepdogs, l’autre fois, y a trois gars qui sont arrivés ici sur l’heure du souper, ils arrivaient du New Hampshire. On a eu un couple de l’État de New York, aussi, qui est venu pour voir le show.»

Si Daniel sait tout ça, c’est parce qu’il est du genre placoteux, naturellement accueillant. Des liens se tissent entre lui et ses clients dans cette ambiance à la bonne franquette. Puis, c’est sans parler de la proximité du public avec les artistes. Une fois les amplis fermés, il n’est pas rare de voir les musiciens trinquer avec ceux qui les ont applaudis. «Dallas Green de City and Colour, quand y a fini le show, y est venu jouer au pool avec moi ici à la fin de la soirée. Bien souvent, les gros bands de même, ils arrivent ici en autobus, ils voyagent de nuit. C’est le matin quand ils sortent dehors. Quand ils voient la rivière, ils se disent: “Voyons, où est-ce qu’on est, là?” Parce que, t’sais, sont habitués d’être en ville, c’est rien que des buildings, du béton alentour d’eux autres. Ici, ils peuvent sortir. Ils ont pas besoin de bodyguard. De toute façon, rien qu’avec les gars de la micro, on fait toutes en haut de six pieds.»

Avant de négocier avec les tourneurs qui le courtisent de plus en plus, Daniel Tessier a successivement vendu des voitures, travaillé dans le domaine des assurances et loué des chapiteaux. Il a aussi tenu ce même bar de 1988 à 2000. «C’était différent, c’était plus un bar sportif. Les clubs de balle, de hockey. C’était vraiment plus local. On faisait plus des shows de chansonniers ou avec des bands de covers dans ce temps-là.» En rachetant la bâtisse sept ans plus tard, le sympathique commerçant l’a transformée en lieu de diffusion pour les créateurs en tous genres, de la chanson au houblon. Il n’y offre plus que des récitals d’auteurs-compositeurs et les bières de la maison, celles de la Microbrasserie Les Grand-Bois. La Superpause, La 4e dimension, La Préparation Hache… De doux nectars concoctés par les alchimistes d’à côté, les fils Tessier et leurs associés, des gars de la place qui ne manquent pas de rendre hommage à ceux qui leur ont pavé la voie. Leur Portneuvoise, ils la doivent aux premiers brasseurs du comté. Ce n’est pas la même recette, mais le nom et le bouquet d’avoine du logo sont restés. «Ça avait ouvert en même temps que St-Ambroise et Boréal. C’était en 1988, ils ont fermé en 1992. Si on recule dans les années 1980, vraiment, partir une micro à Saint-Casimir, là… Disons que le monde n’était pas très réceptif dans le coin.» Heureusement, les choses ont bien changé.

À la fois bien enracinés et ancrés dans le présent, les membres du clan cultivent leur goût de la fête et tendent leurs mains vers le plus grand nombre. Attirés par cette vitalité toute fraîche et l’appât des maisons vendues pour une bouchée de pain, nombreux sont les jeunes gens qui rentrent au bercail ou choisissent Saint-Casimir pour y faire leur nid. Un engouement et un renouveau qui s’expliquent en bonne partie par l’engagement socioculturel très concret des Tessier.