Miellerie de la Grande Ourse

Sous une bonne étoile

Un hiver rude qui s’éternise, un été court, un passage des saisons abrupt, un sol bien souvent humide et une abondance de conifères: si on tire rapidement le portrait de l’Abitibi, ses grandes lignes n’évoquent pas d’emblée l’endroit rêvé pour se lancer dans l’apiculture. Pourtant, loin de se battre contre la nature, les vigoureuses abeilles de la région tirent de ces contraintes climatiques un miel exceptionnel, qui réchauffe les sens quand le froid s’installe.

Miellerie de la Grande Ourse

À part aimer son goût, rien ne prédisposait David Ouellet à faire du miel son pain quotidien. L’agriculture n’avait jamais fait partie de sa vie. Le programmeur en automatisation était voué à travailler sur les moulins à scie à l’étranger. Mais quand il a fondé sa famille, l’envie de retrouver ses racines s’est faite plus pressante.

«Je cherchais quelque chose de nouveau à faire. Un jour, dans un party, un gars s’est mis à parler de ses abeilles et ça m’a accroché. Je suis allé m’asseoir avec lui pour en parler, je suis allé visiter son petit rucher et j’ai eu un vrai coup de cœur. À la fin de cet été-là, en 2005, j’avais mes premières ruches et mon plan d’affaires!»

C’est à Saint-Marc-de-Figuery en Abitibi, sur la rive est de la mythique rivière Harricana, près d’Amos, que David prend soin des quelque 400 ruches en régie biologique de la Miellerie de la Grande Ourse. L’apiculteur a découvert au fil du temps la face cachée du climat nordique de l’Abitibi, là où la rudesse des éléments génère des avantages qui ont placé son aventure sous une bonne étoile.

Quand les astres s’alignent

Dans cette région où le printemps a des hoquets d’hiver jusqu’en juin et où l’automne refroidit les nuits quand septembre est encore bien jeune, la saison agricole est très courte, mais intense. En Abitibi, la nature connaît sa date de tombée. Ainsi, dès que la neige a fondu, c’est l’explosion. Tout l’été, les paysages sont d’une étonnante luxuriance: les verts sont riches, la végétation investit chaque millimètre et les prairies touffues font le régal d’une faune butineuse avide qui sait que son temps est compté.

«Les abeilles ici sont beaucoup plus actives, elles travaillent plus fort pour que les colonies soient vigoureuses et les récoltes suffisantes pour passer à travers nos hivers, qui eux s’étirent. Heureusement, plus on monte au nord, plus la photopériode se prolonge en été. On a donc une saison courte, mais des jours plus longs», explique David. Ainsi, les abeilles des régions nordiques sont au travail plus longtemps dans une journée que leurs sœurs du sud, qui tirent profit d’un été plus long, mais qui doivent se coucher plus tôt.

Quant à pallier les sécheresses estivales que connaît désormais le Québec et qui n’épargnent pas l’Abitibi, les sols argileux de la région retiennent l’eau plus longtemps. «Quand ça se prolonge, les fleurs cessent momentanément de produire du nectar; elles arrêtent de couler, comme disent les apiculteurs. Ici, je peux attendre jusqu’à trois semaines sans pluie avant de m’inquiéter. Au sud, le seuil critique est pas mal plus court.»

C’est à se demander pourquoi la Miellerie de la Grande Ourse est l’une des deux seules mielleries commerciales d’Abitibi-Témiscamingue. La discipline est plutôt nouvelle ici, même si le potentiel ne manque pas. «Chaque année depuis trois ans, je forme une quinzaine d’apiculteurs amateurs, qui fonderont peut-être un jour les troisième puis les quatrième mielleries d’Abitibi.»

L’apiculteur au gré des saisons

Comme pour ses abeilles, c’est la photopériode qui dicte l’emploi du temps de l’apiculteur. Contrairement à la météo, la photopériode est stable d’une année à l’autre, et David peut ainsi s’appuyer sur des moments de récolte assez fixes. Les différents cycles de lumière s’enchaînent donc et rythment la valse des fleurs des champs, source de vie des abeilles. Vient d’abord le miel de printemps, celui du pissenlit, mais aussi des arbres comme le saule, l’érable et l’amélanchier.

«Au printemps, les abeilles dépendent du pollen des arbres pour redonner rapidement de la vigueur à la colonie à la sortie de l’hiver, explique David. Les abeilles d’Abitibi n’ont pas de difficulté à trouver des îlots boisés, contrairement à plusieurs régions au Québec où les apiculteurs doivent leur donner un coup de pouce avec du pollen artificiel. C’est une des conséquences de la disparition de la biodiversité. Chez nous, c’est le contraire: nos ruchers sont pleinement autonomes, car ils sont placés dans des îlots de prairie au milieu d’une très grande forêt.»

Ainsi, quand le pissenlit passe du jaune au blanc duveteux, vers la fin juin, c’est le temps de la récolte printanière. Éclosent ensuite le trèfle et le lotier, qui composent le miel d’été. On le puisera à la fin du mois de juillet, au moment de l’apparition de la verge d’or et de l’aster, qui parfumeront le miel d’automne un mois plus tard.


L’hiver venu, l’apiculteur n’a d’autre choix que d’attendre patiemment. Il se repose un peu et s’occupe de sa paperasse, tandis que les abeilles hivernent à l’extérieur, laissées en paix. Pendant que nous, consommateurs, réchauffons nos froids matins d’hiver d’une bonne tartine beurre et miel et sucrons nos tisanes contre la toux avec les produits de la saison passée, l’apiculteur prépare tranquillement la saison prochaine, non sans une pointe d’anxiété: l’hiver qui se déroule sous ses yeux impuissants dictera le destin de ses colonies d’abeilles.

«Quand l’hiver se prolonge comme cette année, l’ennemi numéro un des abeilles, l’humidité, devient difficile à gérer pour elles et la moisissure peut s’installer.» C’est en t-shirt, mais les raquettes aux pieds, que David est allé pour la première fois depuis l’automne constater l’état de ses 15 ruchers, en mai dernier. «En plus, le passage à l’hiver avait été radical et les abeilles n’avaient pas pu s’adapter en ralentissant doucement leur métabolisme. Toute la saison a été dure, neigeuse et humide, et on a perdu près de la moitié de nos abeilles.»

Puisque l’hiver détermine le sort des colonies, c’est lui qui représente le véritable défi des mielleries nordiques d’Abitibi. «On connaît de grandes variations dans le rendement. On peut passer d’un catastrophique 50 livres de miel par ruche à 400 livres pour une bonne année. On voit rarement d’aussi grandes variations au sud du Québec, où le rendement par ruche peut osciller entre 80 livres et 150 livres, par exemple. Il faut donc user de stratégie et diversifier nos sources de revenus.»

Butiner d’un projet à l’autre

Désormais, l’apiculteur se fait donc à la fois transformateur, maraîcher, cultivateur de petits fruits, formateur, animateur, boulanger… David ne fait pas tout lui-même: des employés sont devenus ses associés et ont justement amené leur grain de sel dans la diversification des activités de la miellerie.

Outre les incontournables miels crémeux et liquides des trois saisons, on retrouve dans la boutique de la miellerie du pain maison, des tartinades miel et chocolat, caramel, bleuets, framboises, cannelle, de la vinaigrette, de la cire, des chandelles… On peut même, telles de vraies abeilles, repartir avec une réserve en prévision des longs hivers: un format de trois kilos de miel ou, pour les plus prudents, une chaudière de sept kilos.

«On maintient un marché de détail principalement régional. Quand les saisons sont moins bonnes, on en a assez pour satisfaire ce marché-là et on joue dans les quantités de notre miel en vrac, auquel ni promesse ni attente ne sont rattachées. Les bonnes années, on en vend beaucoup, à des transformateurs ou à d’autres apiculteurs qui ont un volume de détail plus élevé à combler; et les mauvaises, tant pis.»

Les produits sont offerts sur place, dans plusieurs points de vente en Abitibi-Témiscamingue et en ligne pour la livraison à travers le Québec. «Plusieurs personnes de la région qui s’expatrient finissent par commander leur miel chez nous parce qu’elles n’arrivent pas à retrouver ailleurs le goût typique du miel abitibien. Ce n’est donc pas juste parce que je suis chauvin! D’autres sont d’accord avec moi: le miel d’ici a vraiment quelque chose que les autres n’ont pas», plaisante David.

Un volet agrotouristique s’est aussi ajouté aux activités estivales de l’entreprise en 2015. L’apiculteur a eu l’idée unique d’organiser des safaris apicoles qui attirent à eux seuls 3000 visiteurs par saison. Sur réservation, des groupes prennent place dans une remorque tirée par un tracteur et entièrement couverte de moustiquaires. Une fois près des ruches, un guide vêtu de sa traditionnelle combinaison blanche ouvre une ruche et nous dévoile la vie secrète des abeilles. Il est même possible, pour une expérience immersive totale, de louer un habit et de manipuler soi-même les abeilles.

«Je pourrais ne faire qu’une chose, ne faire que du miel en plus grand volume et bien en vivre, mais j’aime la diversification parce qu’elle multiplie les occasions de rencontre entre le cultivateur et les consommateurs. Ce contact direct, cette agriculture de proximité, c’est une foutue belle façon d’occuper le territoire et c’est ça qui me fait tripper…»