Ferme des 40 arpents

La longue histoire d’une petite terre

Subvenir à ses besoins, manger à sa faim, avoir une vie paisible, mais aussi partager avec la communauté le fruit de son travail et les connaissances acquises en agriculture. Voilà, en peu de mots, l’idéal qui guide Isabelle Vaillancourt et Patrick Lavoie de la Ferme 40 arpents. Depuis 2018, ils se spécialisent dans le microélevage de porc berkshire, pour le plus grand plaisir de leurs amis et clients.

Ferme des 40 arpents

« Comme on est dans un rang, on se demandait si des gens allaient venir. On ne savait pas trop. » C’est avec ces quelques mots que Patrick Lavoie résume le doute qui l’habitait au moment de se lancer dans la vente de produits directement à la ferme. C’est vrai qu’à rouler sur le 4e Rang Ouest, dans le canton d’Ixworth, on a l’impression qu’on ne croisera pas grand monde. C’est là, dans l’arrière-pays de La Pocatière, qu’il habite avec Isabelle Vaillancourt, sa blonde depuis plus de 12 ans, sur une terre ancestrale qui traverse le temps depuis six générations.

Les deux amoureux semblent filer le parfait bonheur. Elle, fille de Matane, a quitté sa Gaspésie natale pour venir étudier au CÉGEP de La Pocatière alors qu’elle avait 18 ans. Elle allait y apprendre l’art de l’éducation spécialisée pour devenir intervenante auprès d’enfants en difficulté. Une carrière qui avait bien peu de choses à voir avec l’agriculture. Patrick, lui, connaît bien les rudiments de la vie agricole. Il étudiait à la même époque en production animale, à l’institut de technologie agroalimentaire.

Bien qu’ils se soient rencontrés au moment de leurs études, ce n’est que quelques années plus tard que leurs chemins se sont croisés pour ne plus jamais se séparer, alors qu’ils tentaient ensemble de lancer une entreprise de commercialisation de sucre d’érable, afin de remplacer les cubes et sachets de sucre raffiné sur les tables des familles et des restaurants de la région. S’ils n’ont pas connu le succès qu’ils espéraient, ils ont néanmoins trouvé l’amour.

 

C’est ainsi qu’ils se sont installés ensemble, dans cette ferme connue désormais sous le nom de 40 arpents, soit la taille de la zone cultivable, sans la terre à bois et l’érablière qui jouxte les champs où ils cultivent ce qu’il faut pour remplir leur garde-manger et élèvent une cinquantaine de porcs berkshire par année, qu’ils transforment et vendent sur place depuis 2018.

40 arpents et six générations

C’est grand comment, quarante arpents ? Ça dépend… « C’est très petit. À l’échelle agricole, c’est une terre qui ne serait pas rentable, nous explique tranquillement Patrick. Si, par exemple, tu voulais faire une production laitière ou une production de bœuf, ce ne serait pas assez grand pour que ce soit profitable, selon les standards de notre économie actuelle. Mais pour une exploitation familiale, il y a moyen d’atteindre une certaine rentabilité. »

Toute petite qu’elle puisse être dans ses divisions actuelles, cette terre a toutefois une longue histoire peu banale, qui mérite d’être racontée. C’est Mathew O’Meara, seigneur du canton d’Ixworth au XIXe siècle, qui en était le propriétaire, comme de toutes les autres aux alentours. N’ayant pas eu d’enfant, au moment de prendre sa retraite, aucune relève ne pouvait continuer les activités de culture et d’élevage. C’est ainsi que l’ancêtre Bernier, du côté de la mère de Patrick, a pu acquérir le lopin de terre qu’il allait payer avec le fruit de son travail.

En effet, dans le contrat notarié qu’on peut encore consulter, la vente de la terre était conditionnelle à la remise de diverses denrées : de la viande de porc et de bœuf, des couvertures de laine, du sirop d’érable, du bois de chauffage et une foule d’autres produits permettant au seigneur de subvenir à ses besoins jusqu’à la fin de ses jours. C’était le prix à payer pour devenir propriétaire, et c’est ainsi que, six générations plus tard, Patrick et Isabelle continuent de prendre soin de ce petit coin de pays qui, au fond, conserve la même vocation alimentaire et familiale.

« Moi, j’avais tout le temps des grands jardins, des animaux pour produire notre nourriture, parce que j’ai grandi dans le milieu agricole, j’ai étudié en agriculture, mes premiers emplois étaient dans ce domaine-là, et j’ai constaté que je ne voulais pas manger ce qui était produit de manière industrielle, se souvient Patrick qui gagne désormais sa vie avec sa compagnie de construction. Ensuite, on s’est rendu compte que c’était facile d’en faire un petit peu plus pour l’offrir à la vente, et c’est ça qu’on a commencé à faire avec le porc berkshire, en augmentant légèrement la productivité et en en faisant le commerce dans une optique de marché de proximité. »

C’est ainsi que la production à la ferme est passée de 15 têtes, en 2018, à une cinquantaine, en 2019. « Et on n’augmente plus après, on arrête ça là ! » lancent en chœur et unanimes les deux amoureux animés pas une sorte de simplicité volontaire et ayant à cœur le bien-être animal. « Si on augmente, c’est la qualité de vie des cochons qui va en souffrir. Ils ont tous des enclos, ils vont dehors librement toute l’année. Si on augmente, on ne pourra pas garder cet esprit de petite ferme ».

Bâtir une ferme… et peut-être l’avenir !

Grâce à ses talents de menuisier-charpentier, Patrick a érigé de ses mains une boutique et une cuisine afin d’y vendre les produits de la ferme et d’y recevoir les clients. Le bâtiment, conçu selon les règles de l’art de la charpente en bois massif, dont une bonne partie provient de sa terre à bois, se situe à côté de leur maison depuis le printemps 2018. Il travaille aussi à la construction d’un autre bâtiment, en caressant le rêve d’y installer un lieu de formation à l’étage pour ceux qui voudraient s’initier au travail agricole.

« Je veux développer l’aspect formation. J’aimerais donner des ateliers d’introduction à l’agriculture. Pense à quelqu’un qui s’achète une maison à la campagne avec une petite terre. On peut lui donner tous les outils qu’il faut pour rentabiliser ça. Même des gens qui habitent en ville, qui n’ont qu’un terrain, pourraient apprendre qu’à la place de leur pelouse, ils peuvent faire un potager intensif. Vous sauvez comme ça une journée d’ouvrage, que vous n’aurez pas besoin d’aller travailler dans le trafic, vous allez cultiver et transformer votre nourriture. En faisant ça, vous n’aurez peut-être besoin d’aller travailler que trois ou quatre jours par semaine au lieu de cinq. Au lieu de tondre la pelouse, vous allez jardiner. »

Tout paraît si simple à discuter avec Isabelle et Patrick qu’on se prend volontiers au jeu de rêver avec eux. De la fabrication de savon à partir de saindoux et d’huiles essentielles jusqu’à l’élaboration de saucissons et autres charcuteries en passant par le jardinage et le soin des animaux, rien ne semble se perdre dans le temps, chaque geste semble trouver sa place dans un écosystème qui va au-delà de ces 40 arpents, embrassant une vision globale de l’économie agricole.

« Ça pourrait être ça, l’avenir de l’agriculture, raconte avec philosophie le fermier-charpentier, qui ne semble reculer devant aucun défi. Tout le monde mettrait la main à la pâte. Si tout le monde des campagnes faisait des petites productions un peu partout et un peu de surplus à vendre au marché, ça changerait toute la dynamique des villages. C’est ça, l’avenir. »

Difficile de ne pas être séduit par cette vision d’un futur champêtre à échelle humaine. En attendant, une balade par le 4e Rang Ouest, dans le joli canton d’Ixworth, nous permet de voir le travail d’une relève agricole qui perpétue la tradition pour les générations à venir.