Vignoble Les Pervenches

Vingt ans de vin

Les restos s’arrachent les cuvées de ce vignoble situé à Farnham, dans les Cantons-de-l’Est. Vingt ans après avoir acheté leur terre, Véronique Hupin et Michael Marler ont réussi leur rêve de vivre de leurs raisins et de produire leurs vins sans intrants. Pourtant, à l’époque où ils se sont lancés, seuls quelques irréductibles Gaulois de la vigne osaient faire du biologique et biodynamique…

Vignoble Les Pervenches

« On avait discuté un moment de faire du fromage ! », se souvient en riant Véronique Hupin. À la fin des années 1990, elle et son conjoint Michael Marler savent qu’ils veulent faire de l’agriculture ou de l’élevage ; mais ils ne savent pas encore exactement quoi. « On ne voulait pas être régis par des systèmes de quotas, donc ça éliminait beaucoup de choses au Québec. » Dans le cadre de ses études en agriculture à McGill, Michael s’en va en échange dans une école du sud de la France, où Véronique le rejoint. Là-bas, la plupart des étudiants français sont fils de vignerons, et le séjour est ponctué de dégustations et de visites de vignobles. « On a eu le déclic : c’est ça qu’on voulait faire », raconte Véronique. Le couple a un moment pensé s’installer à l’étranger. Ils avaient notamment le Chili en tête ; mais ils déchantent après six mois passés entre le Chili et l’Argentine. C’est par hasard qu’ils tombent en 2000 sur le domaine Les Pervenches, alors à vendre. « Quand tu fais ton plan d’affaires, tu réalises que c’est mieux de t’établir dans ton pays, explique la vigneronne. J’avais un père agriculteur à côté, à qui on pouvait par exemple emprunter un tracteur quand on en avait besoin. »

 

Le couple garde le nom du vignoble – une décision de moins à prendre – et se lance alors dans la viticulture. Les vignes des Pervenches, plantées en 1991, consistaient à l’époque en deux grosses parcelles de seyval et chardonnay qui ne produisaient presque pas de fruits. Véronique et Michael ajoutent plusieurs autres cépages, comme du maréchal Foch, du frontenac et du zweigelt.

Faire des vins sans intrants

En 2003, un employé du vignoble leur suggère de travailler en bio; il provient d’une entreprise de paniers bios, une des pionnières en la matière. « On a commencé à y réfléchir… C’est vrai qu’on pulvérisait les produits simplement avec un sac à dos, on n’avait pas de cabine de tracteur vitrée. Le vignoble, c’est notre jardin, notre lieu de vie », indique Véronique. Mais dans les années 1980 à McGill, l’agriculture bio n’est pas au programme, et les oenologues et conseillers en vins affirment aux vignerons qu’il n’est pas possible de faire de vin bio au Québec. Il y a bien Négondos qui fait du bio dans les Laurentides, mais le vignoble ne cultive pas les mêmes variétés qu’aux Pervenches. Qu’à cela ne tienne, Véronique et Michael s’envolent pour la France, où ils visitent plusieurs domaines bios pour s’informer.

De retour avec un bagage de conseils et connaissances, le couple fait ses premiers préparâts biodynamiques en 2004 avec l’aide de la ferme maraîchère Cadet Roussel, de Mont-Saint-Grégoire, qui cultive selon ces principes. L’année suivante, tout le vignoble passe en biologique et biodynamique. « Notre fer de lance, c’est de faire des vins sans intrants, souligne Véronique. On est convaincus que les vins sont meilleurs comme ça. » Un mouvement auquel de plus en plus de producteurs se rallient aujourd’hui : « Oui, il y a un engouement pour le bio actuellement. Mais est-ce que c’est une prise de conscience ou un aspect commercial ? Ça, ça se discute… »

Depuis trois ans, le vignoble travaille aussi sa biodiversité en faisant des assemblages de semences plantées ensuite entre ses rangs de vignes de 4,15 hectares. Le mélange compte notamment des pois, des radis, du tournesol, du trèfle, de l’avoine ou encore de la moutarde, ce qui crée une architecture de différents étages de plantes. « On a en moyenne neuf semences pour garder une floraison continue et attirer le maximum de pollinisateurs, explique Michael. Ça produit aussi une nourriture diverse pour les bactéries et microbes dans le sol, un compostage plus équilibré. »

Scarabées japonais et gels tardifs

Quant à la multiplication récente des vignobles au Québec, Véronique ne voit pas ça comme de la concurrence. Au contraire : « C’est que du positif. Plus on est nombreux, plus le gouvernement nous prend en compte et peut débloquer des budgets, pour la formation par exemple. Et plus on est, plus on a de connaissances. On en a besoin, car dans la vigne, il se passe tout le temps des choses qu’on n’avait jamais vues avant. »

Véronique cite notamment l’arrivée de certains insectes, comme les scarabées japonais dans les feuilles des vignes, en raison notamment du temps plus chaud et sec. La vigneronne n’aime pas pour autant utiliser le terme de « réchauffement climatique », elle préfère «changements climatiques » : en effet, le couple note des refroidissements inhabituels. « Ce soir, ils annoncent 8°C, illustre Véronique. On est fin août, ça n’a pas de bon sens. » Il y a aussi les gros orages, le gel de printemps qui sévit de plus en plus tard… « Mais on touche du bois. On n’a jamais eu d’épisodes de grêle par exemple, comme c’est le cas en France. »

Rupture de stock

Malgré les changements climatiques et les aléas de l’agriculture, les affaires roulent aux Pervenches. Le couple est maintenant âgé d’une quarantaine d’années. « C’est un rêve d’avoir réussi ce qu’on voulait faire, s’exclame Véronique. On arrive à en vivre, à prendre des vacances. » Le vignoble s’est offert de nouvelles étiquettes et un design plus moderne pour ses 20 ans, ainsi qu’une cuvée spéciale en macération pelliculaire pour l’occasion, Macpel 20 – « on aime beaucoup ce que la macération donne sur les vins nature ! ».

Des 6000 bouteilles produites la première année, Véronique et Michael sont passés à plus de 17 000. Ce qui n’empêche pas que les caisses s’écoulent toujours aussi vite. « Chaque année, on vend tout la saison d’après, constate la vigneronne. On n’arrive jamais à créer un stock tampon. » Un beau problème. D’ailleurs, quand on lui demande ce qui est le plus difficile dans ce quotidien de vignerons québécois, elle réfléchit un moment puis répond candidement : « Ce qui est dur, c’est de ne pas avoir assez de vin pour tous ceux qui en veulent. »