Chantal Harvey

L’amarrée des amarrés

Bien ancrée dans son atelier construit à même le roc, l’artiste graveuse Chantal Harvey se laisse absorber par le paysage pour mieux le donner à voir et à vivre.

Chantal Harvey

«Dans le fond, c’est simple: je veux montrer la beauté.» Attablée devant un café noir et le golfe Saint-Laurent, Chantal Harvey n’est que présence. Elle existe entièrement, ses yeux bruns de terre doucement plantés dans les vôtres. Jamais calculés, les mots s’enchaînent sans se bousculer, comme une évidence.

«Souvent, je me surprends moi-même des couleurs qui apparaissent dans mes œuvres.» Cette liberté se ressent dès que l’on pose les yeux sur le travail de la Nord-Côtière d’origine. Instinctif, il laisse place au mouvement, à la spontanéité de l’élan, avec ses textures vibrantes qui mettent en relief cette beauté brute qui fascine l’artiste. Puis frappe la sincérité: une nature simple mais juste, tellement vivante qu’on croirait la voir s’animer. Soudain, la mouette crie, le troupeau se rapproche. C’est cet appel de la simplicité qui l’a menée à choisir le bois comme médium de prédilection. «Quand j’étais à l’Université du Québec à Montréal, j’ai exploré différents types de gravure, comme la gravure sur métal, mais je trouvais que la gravure sur bois permettait un lien plus direct avec le geste et la matière.»

Cette notion de proximité est aujourd’hui au cœur de sa démarche, qui consiste en grande partie à gober le paysage. Si certains se plaignent de l’absence de réseau cellulaire à Baie-Johan-Beetz, cette dernière permet à Chantal d’être directement connectée au territoire, qu’elle explore de long en large lors de ses sorties quotidiennes avec Zorba, son assistant à quatre pattes. Taïga, lichen, granit: la nature s’invite dans son travail… comme chez elle. «Quand Martin [son conjoint] et moi avons décidé de quitter Québec pour revenir nous installer ici, il m’arrivait de douter. J’avais ma presse, mon atelier, on venait d’avoir un fils, on était bien installés. Un jour, une colombe est entrée chez nous. Je l’ai prise dans mes mains et l’ai ramenée vers la fenêtre. Quand elle s’est envolée, c’est comme si je faisais la paix avec la nouvelle vie qui s’en venait.»

La côte en elle

Paix elle a fait, depuis maintenant près de 20 ans. Il faudrait tout un ouragan pour déloger celle qui a un jour réapprivoisé la côte qui l’a vue naître. Comme la vague grave le rocher, le Nord s’est patiemment inscrit en elle, façonnant probablement dès sa naissance l’artiste qu’elle est aujourd’hui. La gravure initiale, peut-être? «Ma mère avait ce sens esthétique inné, que ce soit pour la cuisine, pour recevoir, ou pour elle-même. Mon père, qui était doté d’une grande curiosité, m’a transmis son amour de la nature et son envie de la préserver, simplement en me faisant remarquer la beauté dans les petits détails.»


C’est avec le même respect que Chantal perpétue aujourd’hui la tradition en nous permettant de voir le paysage dans ce qu’il a de plus vrai, de plus fondamental. «Je pourrais montrer le côté sombre de la nature, mais je préfère montrer le beau, l’intact.» Ce dernier mot n’est pas choisi au hasard, Baie-Johan-Beetz étant passé à un cheveu de disparaître sous les flammes à l’été 2013, alors qu’un violent feu de forêt ravageait les proches environs de cette petite communauté de 81 habitants. Le village y a finalement échappé, et la puissante série Forêt noire reste pour en témoigner. Combinant dessin au fusain, gravure sur bois et pyrogravure sur papier, cette œuvre de résilience transmet fiévreusement l’amour d’un territoire que l’on a cru mort, mais qui renaît peu à peu de ses cendres. D’autres fois, ce sont les mots qui allument l’étincelle. Ceux du poète et explorateur Jean Désy ont fait jaillir quelque chose d’immensément fort, un geyser ayant pris la forme d’un émouvant livre illustré, une œuvre collaborative entre amoureux du Nord. «Avec les mots de Jean Désy comme bagage, mon imaginaire, toujours nourri par cette nature si riche de la Minganie dans laquelle je plonge chaque jour, je m’avance vers le nord», nous livre Chantal dans son introduction à l’œuvre. Toujours en mouvement, le travail de Chantal Harvey garde le cap grâce à ce pays d’eau salée auquel elle appartient intimement et qu’elle choisit de raconter. Entre dureté et candeur, l’image sonne toujours juste, comme portant la voix d’une nature qui ne peut prétendre être autre chose qu’elle-même.


«Tout m’avale. […] Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère», raconte la Bérénice de Réjean Ducharme dans L’avalée des avalés. À son tour, Chantal Harvey disparaît derrière son geste, laisse toute sa place à la nature, comme submergée par elle. «Je pense que je suis comme une éponge», laisse-t-elle tomber dans les dernières secondes de la bande-annonce du film L’art de la chasse, un documentaire réalisé par Bruno Boulianne et narré par Marc Séguin dans lequel on suit Chantal dans son quotidien. On y découvre l’artiste, la trappeuse, mais surtout l’humaine en quête de vérité, qui vit au rythme des saisons et des marées. «Ce n’est pas tout le monde qui a accès à ça, qui a l’occasion de s’arrêter pour prendre conscience de cette grandeur. Pour constater qu’on en fait partie. Si on était plus connecté à la nature, peut-être qu’on ne serait pas rendu où on est aujourd’hui.»

L’atelier de Chantal Harvey est ouvert au public. On vous suggère toutefois d’appeler avant de passer, au cas où elle serait partie se fondre dans le paysage.