Miel en mer

Butiner l’archipel

Lorsqu’en 1996, le Madelinot Jules Arseneau revient dans son île natale du Havre aux Maisons avec une douzaine de ruches, il souhaite tester la faisabilité d’un projet apicole misant sur la biodiversité. Vingt-quatre ans et cent cinquante ruches plus tard, on peut dire que la mission de Miel en mer est réussie.

Miel en mer

« Il n’y avait pas d’abeilles ici, donc on ne savait pas trop ce qui arriverait, explique Jules Arseneau, un précurseur formé en aménagement de la faune. Je voulais marier mes connaissances en entomologie et en sciences naturelles avec le désir de vivre de la nature ici. »

Diversité à petite échelle

L’archipel, d’une superficie de 200 kilomètres carrés, a un potentiel mellifère assez limité, estime l’apiculteur. C’est que les Îles-de-la-Madeleine sont peu propices aux grandes cultures telles que le soya et le canola et donc exemptes des pesticides qui les accompagnent. « C’est un plus et c’est un moins en même temps, parce qu’en n’ayant pas de grandes surfaces cultivées, il y a moins de fleurs. De l’autre côté, on a une floraison sauvage qui amène une belle diversité. » La riche palette de saveurs présentes dans le miel témoigne de cette opulence florale.

 

Au fil des années, Jules Arseneau a donc testé l’emplacement optimal de ses ruches, qui sont disséminées sur les trois îles où les abeilles peuvent butiner avec le plus de succès : l’île du Havre-Aubert, à Bassin, l’île du Cap aux Meules, plus précisément à L’Étang-du-Nord et à Fatima, et l’île du Havre aux Maisons.

Crédit photo: Maryse Boyce

C’est sur cette dernière que se trouvent les quartiers de Miel en mer, en retrait de la route. Un grand bâtiment de bois récemment rénové regroupe les différents volets de l’entreprise : la boutique, la transformation (l’hydromel, les fruits sauvages séchés et les nouvelles pastilles au miel, entre autres), l’éducation, par le biais de visites guidées, ainsi que les activités de création, au cours desquelles les participants peuvent notamment confectionner un coton ciré à la cire d’abeille qui peut remplacer la pellicule plastique.

Il règne sur le site un calme enveloppant, même si le lieu bourdonne des allées et venues des travailleuses ailées. Il est possible, voire fortement encouragé, de se promener sur le terrain et de profiter de sa pente pour accéder à une magnifique vue panoramique sur les îles. « C’est une petite marche de cinq minutes où on a l’impression de se marier avec la nature. C’est un temps d’arrêt pour contempler notre biodiversité. »

Crédit photo: Maryse Boyce

Sympathie pour les abeilles

Le caractère isolé de l’archipel confère à ses abeilles une rare protection face au varroa, un parasite décimant des colonies d’insectes mellifères partout à travers le monde. Jules Arseneau constate que les touristes comme les locaux sont de plus en plus sensibilisés aux menaces qui planent sur ses travailleuses. Ils le questionnent presque à tout coup sur leur déclin et la situation de ses colonies. « Les gens ont beaucoup d’empathie pour les insectes, surtout les abeilles. J’ai l’impression que ç’a amené beaucoup de gens ici, à venir voir et prendre le pouls de ces insectes-là. Ils se rendent compte qu’ils ont un rôle essentiel dans l’environnement. »

Les changements climatiques constituent le plus grand défi pour l’apiculteur, qui s’attelle par ailleurs à diversifier ses activités afin de pallier l’incertitude météorologique. « 2019 a été la pire année depuis le début », avec un printemps très tardif, un automne hâtif et une sécheresse durant l’été, trois facteurs qui ont retardé et diminué sa production. Même s’il n’aime pas décevoir sa fidèle clientèle, l’apiculteur se sert de sa mauvaise année pour sensibiliser les clients. Face à la pénurie de miel sur les tablettes, « ils prennent conscience que ça prend des conditions pour avoir du miel, que c’est précieux et précaire. »

Crédit photo: Maryse Boyce

Le goût des saisons

Miel en mer se décline en deux miellées annuelles, témoins savoureux des mois qui s’égrènent. À eux seuls, ces deux produits ont su rassembler une clientèle qui revient, année après année, déguster ces petits pots dorés et sucrés. Est-ce notre langue ou notre imagination qui détecte une finale légèrement salée ? « Les gens nous disent qu’il y a un petit côté salé-sucré, confirme Jules Arseneau. On sait que tout le milieu est salé, donc possiblement que dans l’évaporation, l’air salin se dépose sur les îles et se déposerait aussi sur les fleurs. »

Léger et floral, le miel d’été est normalement récolté vers la mi-juillet. Le miel d’automne est prélevé vers la fin septembre et on y dénote une prédominance de verge d’or. Sa cristallisation extrêmement fine donne l’impression qu’il a été baratté : « C’est un peu comme un beurre de miel, c’est onctueux en bouche ». Sans surprise, il s’agit du préféré d’une partie de la clientèle, qui n’hésite pas à réserver ses pots dès janvier. C’est avec cette récolte que Jules Arseneau produit, lors de la saison froide, son hydromel d’aronia, un petit fruit déclassant le bleuet sur l’échelle des propriétés antioxydantes.

Crédit photo: Maryse Boyce

Tricoté serré

Lorsqu’on demande à l’apiculteur en quoi consiste sa plus grande fierté, il répond sans hésiter : sa clientèle, qui lui permet de vivre de sa passion. Les locaux en composent la trame régulière, achetant son miel, bon an mal an. « Je suis près des résidents. Toutes les écoles primaires aux îles sont venues ici l’année passée. Les jeunes de 5 à 12 ans sont tous sensibilisés. »

Ce contact privilégié s’étend aux touristes, qui constituent une réalité incontournable des îles durant la saison estivale. En raison de la distance importante avec le Québec continental et l’Île-du-Prince-Édouard voisine, les voyageurs passent le plus souvent une ou deux semaines complètes à adopter le rythme insulaire. Le contexte est alors idéal pour découvrir l’archipel par le biais de ses producteurs locaux, notamment via le Circuit des Saveurs, dont Miel en mer fait partie.

Les entreprises madeliniennes travaillent donc de pair afin de mettre en valeur leur terroir si particulier, dans un esprit d’entraide dénué de compétition. « C’est facilitant quand t’es sur une île : on est tous sur le même bateau, philosophe Jules Arseneau. Il ne faut pas tous ramer du même côté, sinon on tourne en rond. » Ainsi, les différentes entreprises n’hésitent pas à mettre les créations de leurs confrères en vitrine ou à s’échanger des produits pour la transformation. Le Miel en mer se retrouve par exemple dans le gâteau au fromage de la Fromagerie du Pied-de-vent.

Si les vents et les marées sculptent avec grâce les paysages uniques de l’archipel, les petits pots de Miel en mer témoignent de la diversité de la flore des îles et du patient travail de son apiculteur et de celles qui butinent le territoire.