Oldtb Bastards

Les Tannants du Vieux-Terrebonne

Virée étourdissante du Vieux-Terrebonne en compagnie de Yanick Capuano, grand manitou des Oldtb Bastards.

Oldtb Bastards

Ça se passe pendant que nous trempons les lèvres dans le collet de notre pinte de broue, au Pub St-Patrick, rue Saint-Pierre. De l’autre côté de la fenêtre, des Télétubbies traversent la rue. À vélo. Des Télétubbies. À vélo. Ben oui.

Sommes-nous dans le Vieux-Terrebonne, ou à Portland, Oregon, capitale de l’excentricité? «Le Vieux-Terrebonne, on dirait que c’est comme une trappe à gens pas pareils», observe notre hôte, Yanick Capuano, derrière sa barbe plus fournie que celles des deux beaux bonhommes de ZZ Top réunies. «C’est comme si une fois que les gens ont descendu la côte [qui sépare le Vieux du reste de la ville], ils n’étaient plus capables de la remonter. Tu croises des touristes confus un jour, pis trois jours plus tard, tu les recroises. Ils sont encore là! Ils sont pris ici! Pis s’ils sont déjà un peu weirds, ça se peut que ça prenne des proportions immenses.»

Pris ici: c’est sans doute ainsi que celui que tout le monde appelle Capu (prononcé capou) aurait péjorativement décrit sa relation avec Terrebonne, enfant. Né dans le quartier Saint-Léonard, Yanick gagne la couronne nord à l’âge de 8 ans (avec ses parents, of course). Adolescent, il prend le bus vers Montréal dès que l’occasion se présente afin d’aller récupérer son édition du Voir.

Il multiplie les errances entre banlieue et ville pendant sa vingtaine, jusqu’à la naissance de son premier enfant. S’il faut rester ici, se dit-il alors, aussi bien enfiévrer lui-même une vie nocturne terrebonnienne historiquement trop tranquille. Aussi bien faire le tannant (son mot préféré).

Le St-Patrick, c’est son lieu. Il y a œuvré pendant 17 ans, derrière le comptoir. Ce qui explique sans doute pourquoi la barmaid Nathalie apporte déjà les premiers shooters de la soirée (ou journée? En tout cas, il est 15h).

La Table Tournante

Afin de fournir des raisons à la jeunesse d’aimer sa ville, Yanick fomente à partir du tournant des années 2010 les événements musicaux Pointe-toi, au St-Patrick ou ailleurs, et rameute rapidement plein, plein, plein d’apprentis tannants autour de bière pas chère, de musique pour chanter à la lune et d’une volonté qu’advienne enfin le party. L’ambition que le Vieux-Terrebonne se transforme en endroit cool apparaît dès lors de moins en moins chimérique.

Certains des habitués des défunts Pointe-toi forment aujourd’hui les Oldtb Bastards (littéralement, les bâtards du Vieux-Terrebonne), une nébuleuse d’entrepreneurs, plus gang de boys que jeune chambre de commerce, qui tentent d’arracher Terrebonne à ses plates habitudes.

«Capu, c’est notre grand chef sorcier, notre chaman», lance le bâtard Marc-Olivier Marchand, propriétaire de la Table tournante, petit disquaire de rêve, dont l’inventaire justifie le trajet de bus d’une heure depuis la métropole.

Au mur: des affiches de l’étiquette (en dormance) Kapuano Records, ayant entre autres lancé le premier album des Deuxluxes (en 2014), que Capu épaulera en début de carrière. «Alix Lepage [le batteur du groupe rock garage Les Marinellis, un membre de la diaspora terrebonnienne] les avait vus jouer dans le métro, se souvient Yanick. Il m’a dit: “Fuck, faut qu’on les booke au St-Patrick.”»

Détour ensuite par La Cribs, une boutique de vélos et de BMX tenue par deux autres bâtards, Mémiche Caron et Arnaud P. Paquin, partis ce samedi après-midi de septembre rider quelque part, avant qu’il ne soit trop tard et que l’hiver s’enracine.

La Cribs

Faire différent

En 2010, Yanick Capuano parvient à convaincre les patrons du Théâtre du Vieux-Terrebonne de le laisser organiser un Pointe-toi mettant en vedette We Are Wolves au Moulinet, une petite salle située dans le Moulin neuf (un moulin à eau), sur l’Île-des-Moulins, au bord de la rivière des Mille Îles. Je sirote justement une IPA de seigle de la Brasserie Mille-Îles pendant que mon sherpa s’assure que les stocks de bière sont suffisants pour calmer la soif des admirateurs de Mononc’ Serge, qui y joue ce soir.

«Convaincre le monde, surtout les personnes en autorité, de faire de quoi de différent à Terrebonne, c’était tough, mon gars, et ce l’est encore souvent», raconte le père de deux enfants, éternelle petite peste malgré ses 41 ans. Parce que la vie n’est qu’un long festival de l’ironie, le rebelle d’hier porte maintenant le titre de coordonnateur aux événements pour le Théâtre du Vieux-Terrebonne, représentant de l’underground et des indomptables tannants au sein de l’establishment. La programmation du Moulinet, souvent en marge, c’est essentiellement son œuvre.

Puis Mathieu Lajoie nous accueille juste à côté, spritz à la main, au Bâtiment B, un restaurant aménagé dans un immeuble patrimonial du 19e siècle. Gabriel Poirier (un autre Oldtb Bastard, abordant fièrement la coupe Longueuil) est là aussi. Il a cofondé le Bâtiment B avec Mathieu, mais mène désormais la destinée de l’enveloppant bistro La Confrérie.

La Confrérie
Le Moulinet

Nous quittons donc l’Île-des-Moulins pour retrouver la rue Saint-Pierre, parce que la faim me tenaille en tabarouette, quand Capu nous entraîne dans une ruelle. On est où?

«Ben regarde sur le mur», lance-t-il en pointant le panneau indiquant que nous nous trouvons dans la ruelle du Ballon-Chasseur. Ce trognon de macadam a ainsi été baptisé en 2017 lors de la visite de l’émission La petite séduction, parce que les serveurs et serveuses de tous les restos et bars autour s’y donnaient rendez-vous presque chaque soir pour une séance sportive, au beau milieu de leur service, avant de rallier la cohue de leur établissement respectif. «Au St-Pat’, j’avais toujours un ballon en arrière du bar.»

Puis nous nous engouffrons dans la chaleur de Chez Fabien, mythique restaurant italien tenu par le père de Gabriel, où Capu commande des quantités fastueuses de nourriture dont il ne restera plus grand-chose dans quelques minutes. «J’ai toujours aimé le Vieux-Terrebonne, mais avant, je trouvais que ça manquait de couleurs», explique-t-il, tout en continuant de s’appliquer à ce que les mots Terrebonne et hospitalité riment, peu importe les torsions qu’il doit infliger au dictionnaire.

J’ai presque un pied dans le taxi quand l’infatigable maire de la nuit du Vieux-Terrebonne, que j’ai perdu de vue depuis quelques minutes, émerge du St-Patrick des shooters dans les mains, et m’en tend un. Ah ben, mon bâtard.