Champ libre – Brasserie et distillerie

Le terroir à boire

Implantée à Mercier, la microbrasserie-distillerie Champ libre terminera sa première année d’existence à la mi-mai. Tour d’horizon d’une entreprise qui souhaite transposer les saveurs de la région dans ses boissons, tout en leur infusant un petit goût de liberté.

Champ libre – Brasserie et distillerie

18 mai 2018. À la veille de l’ouverture officielle de la microbrasserie, les propriétaires fondateurs célèbrent avec familles et amis. Deux hommes vêtus de salopettes s’arrêtent devant les grandes portes de garage vitrées et demandent s’ils peuvent prendre un verre. Le brasseur, fébrile de servir ses premiers clients, leur conseille L’Éloge de la lenteur, une saison de type belge qui était à l’origine brassée pour les travailleurs des champs, après leurs dures journées de labeur.

Sans le savoir sur le moment, il n’aurait pas pu mieux conseiller ses premiers clients: le père et le fils assis devant lui sont des fermiers de la région qui venaient se désaltérer après une journée passée à travailler la terre. Près d’un an plus tard, l’anecdote rend encore émotif Alex Ganivet-Boileau, ledit brasseur, tant elle colle avec la vision de Champ libre, qui prône une meilleure connexion entre la matière première et les produits qu’elle brasse (et ceux qu’elle distillera bientôt). S’inspirant des mouvements from bean to cup (des grains à la tasse) chez les torréfacteurs de café et from bean to bar chez les chocolatiers, les entrepreneurs souhaitent incarner la maxime «de la terre au verre», en s’impliquant dès la culture dans la création de leurs produits.

L’idée de Champ libre a mijoté longtemps dans l’esprit de son instigateur, Patrick Cool, entrepreneur bien connu du monde brassicole et de la distribution agroalimentaire. Originaire de Châteauguay, il voyait un manque à combler dans sa région natale et désirait du même coup rapatrier ses nombreux projets dans un même lieu de production. Il s’adjoint d’Alexandre Pronovost (qui a depuis été remplacé par Yves Taillon), et les deux se mettent à chercher un brasseur d’expérience pour mener à bien leur projet. «Au nombre de microbrasseries que je voyais pousser dans les dernières années, je me suis dit: “Il faut absolument que j’aie un solide brasseur avec moi.”»

Il le trouve en la personne d’Alex Ganivet-Boileau, qui s’est taillé avec les années une enviable réputation dans le milieu brassicole en tant que maître-brasseur chez Les Trois Mousquetaires. Le volet distillerie du projet, combiné au volet agricole qui se bonifie au fil des discussions, finit par gagner l’enthousiasme du brasseur, qui se joint au projet.

Avoir le champ libre

Qui dit nouvelle microbrasserie dit aussi page blanche où laisser sa marque, une liberté de création évoquée à même le nom de l’entreprise. «On n’a pas de barème, on n’a pas vraiment de limite», confirme le brasseur. Et si le nom d’une de leurs créations porte le nom de Simplicité volontaire, cela évoque bien l’état d’esprit dans lequel Ganivet-Boileau a investi le projet, lui qui s’est fait connaître aux Trois Mousquetaires par des bières signatures très intenses en alcool et aux saveurs prononcées, capiteuses. «Je l’ai vu comme un défi pour ma créativité», affirme-t-il, désirant revenir à la base «sans nécessairement mettre des épices ou quelque chose de flyé». En plus de marquer un tournant et d’éviter autant que possible les comparaisons, le dépouillement permet au brasseur de se familiariser avec le nouvel équipement tout en constituant un défi technique intéressant.

L’an 1 sous le signe de la collaboration

Cette première année faste pour Champ libre a été marquée par deux collaborations de taille. La première, avec Boréale, a mené à la création de la bière Nordicité. «C’est la première fois que Boréale utilise publiquement leur nom en l’affichant avec une autre brasserie», souligne le brasseur, une preuve de confiance qui en dit long. La deuxième, avec la Laiterie Chagnon, aboutira bientôt en une nouvelle bière, la Saison lactée, qui incorpore le petit-lait, ou babeurre, dans le procédé de brassage. «Je pense qu’on n’a plus le choix à notre époque, en 2019, de collaborer entre entreprises locales pour donner un second souffle à des matières comme ça.»


Champ libre crée également des alliances avec les producteurs locaux par les événements qu’elle tient dans son salon de dégustation, notamment avec des soirées bières et fromages, qui lui permet d’attirer des gens tout en mettant en valeur la fromagerie et la boulangerie du coin. Dans la même veine, ses soirées food trucks hebdomadaires, tenues sur le site de la brasserie, ont connu un beau succès l’année dernière auprès des locaux et reviendront tous les vendredis du début mai à la fin août. «C’est vraiment tout le climat agroalimentaire autour de la brasserie qu’on essaie de maximiser», résume Patrick Cool.

Planter ses racines

Malgré sa jeune existence, la microbrasserie a réussi à bien arrimer son identité. Son immense terrain compte maintenant des ruches et une dizaine de cerisiers griottes (bien adaptés au climat d’ici et dont les fruits acidulés se marient à merveille à la bière), la première étape d’un long travail vers l’autosuffisance des produits. Les clients affluent non seulement de Mercier même, après leur journée de travail, mais aussi d’un peu partout dans la région. «Je vois des gens de Delson, de Saint-Constant, j’ai même vu des gens de Vaudreuil, donc les gens sont prêts à se déplacer pour venir découvrir une brasserie», constate l’instigateur de l’entreprise. Les visuels créés par la compagnie mercieroise Duval design contribuent à attirer l’attention sur la marque, en transposant de manière évocatrice les noms plutôt poétiques de ses bières.

Hommage à la terre

La prochaine étape pour Champ libre est de développer son volet distillerie. Un gin agricole verra le jour dans les prochaines semaines. «C’est un hommage discret à Jehane Benoit et aux recettes de fermières», s’enthousiasme le nouveau distillateur Alex Ganivet-Boileau. Fidèle à la volonté de ses fondateurs de rendre compte du territoire dans lequel ils s’inscrivent, le gin jaune paille ne comptera que des botaniques cultivées sur leurs terres de Mercier – en excluant le genévrier. Pour le whisky, qui doit maturer trois ans en tonneau de chêne, les curieux devront prendre leur mal en patience avant de pouvoir le goûter. Sachant que ce sont les Subversifs (dont nous avons dressé le portrait dans les pages de notre deuxième numéro) qui sont les mentors-distilleurs de Champ libre, la confiance règne.