La Chouape

Une brasserie bien ancrée dans le territoire

Depuis 10 ans, la microbrasserie La Chouape s’est imposée comme un moteur culturel à Saint-Félicien et un incontournable pour les touristes de passage au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Sa particularité: offrir des bières du terroir conçues à partir de céréales cultivées sur la ferme familiale.

La Chouape

En 2008, ma conjointe et moi magasinions une région où il fait bon vivre, près de la nature. C’est d’abord un contrat de trois mois qui nous a amenés à venir nous installer, d’abord de manière temporaire, dans le nord du Lac-Saint-Jean, une région qui nous était alors inconnue.

Quand nous sommes arrivés à Saint-Félicien, la microbrasserie La Chouape venait à peine d’ouvrir ses portes – un bel ajout pour de nouveaux arrivants assoiffés de rencontrer la faune locale pour se faire des amis. Dès ma première visite, j’ai fait la rencontre de Louis Hébert, le brasseur propriétaire de la microbrasserie, et on s’est mis à parler de bière, d’agriculture et de territoire.

Au fil des discussions, Louis, qui est rapidement devenu un de mes premiers amis jeannois, me raconte qu’il est la sixième génération d’agriculteurs à la ferme Hébert, qui exploite une terre à Saint-Félicien depuis 1881. C’est d’ailleurs le goût de perpétuer la tradition agricole qui l’a poussé à faire un retour à la terre en 2007. «En combinant ma passion pour la bière et la relève de la ferme, j’ai pu monter un projet de vie», expose l’ingénieur de formation qui a eu le déclic lorsqu’il a visité une brasserie mettant en vedette l’agriculture à Strasbourg, pendant ses études.

Tranquillement, il monte son projet d’affaires qui vise à mettre de l’avant le concept «de la terre à la bière». «On l’oublie souvent, mais derrière la bière, il y a l’agriculture. C’est fait avec des céréales et des épices», souligne le maître brasseur qui cultive des céréales biologiques pour concevoir les bières de La Chouape, le diminutif de la rivière Ashuapmushuan, qui coule au cœur de Saint-Félicien.

Contrairement à la croyance populaire, le houblon est peu présent; il représente seulement 1% des ingrédients solides, ajoute-t-il, car il sert plutôt d’épice pour la bière. Cependant, 99% des ingrédients solides sont des céréales, principalement de l’orge, mais aussi du blé, de l’avoine et du sarrasin, qui, une fois fermentées dans l’eau et la levure, produiront l’alcool. «Faire de la bière, c’est faire une infusion de céréales. Plus il y aura de céréales, plus le taux d’alcool sera élevé», explique-t-il.

 


Entre les brassins de bière, Louis travaille aux champs. Au printemps, il laboure et herse les sols avant de semer de l’orge de brasserie, du sarrasin, des grains et des fourrages biologiques, une expertise développée par la ferme Hébert depuis 1995, quand son père Jean-Jacques a pris la décision de retirer les intrants chimiques dans les champs. «L’agriculture bio est plus compliquée, avec moins de rendement, mais c’est une façon de cultiver qui cadre bien avec les valeurs familiales», remarque Louis, qui reçoit encore beaucoup d’aide de toute sa famille pour les activités de la ferme, notamment à l’automne, lors de la période des récoltes.

Étant donné le climat nordique du Lac-Saint-Jean, l’agriculteur utilise des variétés spéciales qui ont été créées pour le brassage de la bière. «L’agriculture apporte beaucoup de complexité à l’entreprise, mais ça apporte aussi une valeur de plus à notre produit, dit-il. On peut goûter la part du terroir et du climat dans nos bières. Une touche qui permet à nos produits de se distinguer.»

Sur ses 80 hectares de terre, Louis produit maintenant à plein rendement pour la brasserie. «On n’est pas complètement autosuffisant, mais on produit la grande majorité de nos matières premières», souligne l’entrepreneur qui compte entre 15 et 25 employés selon les saisons. Quand les ingrédients ne se retrouvent pas sur ses terres, il s’inspire du terroir régional, et plus particulièrement des petits fruits, comme l’argousier, la groseille, la camerise et la framboise, qu’il achète à des producteurs locaux. Plus récemment, il a même lancé une bière aux tomates jaunes, I Like Tomate. «Ça fit très bien avec un grilled cheese et des chips», remarque Louis, tout sourire.


Lancer de nouvelles bières est une des parties les plus stimulantes du métier, tant pour l’équipe de la microbrasserie que pour les consommateurs. Depuis 10 ans, plus de 80 bières La Chouape ont vu le jour, proposant de nouvelles saveurs, jouant avec des levures sauvages, des nouvelles techniques, des collaborations avec d’autres microbrasseries, ou encore en revenant aux bons vieux classiques. Au moment d’écrire ces lignes, il travaillait sur une IPA brute, dénommée Sérieux, un nouveau style de bière sèche et amère sans sucre résiduel, fort populaire sur la côte Ouest des États-Unis.

Pour mettre en image l’imaginaire local sur ses bières, Louis fait affaire avec un artiste natif de Saint-Félicien, Martin Bureau, qui dessine toute la gamme d’images d’animaux et de machines surréelles sur les bières de La Chouape, comme le chat extraterrestre, le monstre du lac Saint-Jean, ou encore la moissonneuse-batteuse ailée que l’on retrouve sur la Saison des récoltes – ma bière préférée.


En plus d’offrir une excellente gamme de bières, c’est aussi à La Chouape que l’on retrouve la plus belle terrasse de la ville. «À St-Fé, il n’y a jamais eu de terrasse qui donne sur la rivière au centre-ville, même si c’est un must», remarque l’entrepreneur qui a sauté sur l’occasion d’affaires lorsqu’un entrepreneur local lui a offert de louer de nouveaux locaux sur le bord de l’eau en 2016. En déménageant le salon de dégustation, la capacité intérieure est passée de 60 à 80 places, et la terrasse accueille plus de 90 places.

Cette terrasse a offert plein de nouvelles opportunités, créant des prétextes pour faire des parties de sucre, des barbecues, des épluchettes de blé d’Inde, inviter des food trucks – fait rare en région –, offrir des spectacles de musique en plein air ou même des ateliers de yoga. Ces activités viennent s’ajouter aux nombreux spectacles qui sont à l’affiche, les soirées micro ouvert, les quiz ou même une initiation au swing. «J’aimerais ça continuer à développer le côté culture, notamment en approchant des bands plus connus au cours des prochaines années», soutient Louis.


Au fil du temps, La Chouape est devenue un moteur culturel à Saint-Félicien en plus de devenir une destination prisée par les touristes, notamment ceux qui font le tour de la Route des bières du Saguenay–Lac-Saint-Jean, une initiative lancée par Louis Hébert en 2011 lorsqu’il n’y avait que quatre microbrasseries. Depuis ce temps, leur nombre a plus que triplé, car on en compte désormais 13 dans la région, un facteur d’attraction pour les brassitouristes.

Dix ans après la création de La Chouape, le succès de l’entreprise dépasse les attentes de Louis, qui souhaite garder une microbrasserie à l’échelle humaine. À travers les hauts et les bas, il a su bien s’entourer, en misant notamment sur l’expertise de sa conjointe Marie-Ève Séguin pour l’administration de l’entreprise, pour bâtir «une solide équipe qui multiplie par 15 le potentiel de La Chouape», note Louis. «Moins tu en sais et plus tu fonces, lance-t-il en riant. Si j’avais su tous les obstacles que j’aurais à franchir au départ, je ne l’aurais peut-être pas fait.»