Le retour à la terre de Jacques Michel

En Abitibi-Témiscamingue, le Festival des guitares du monde est l’un des événements culturels phares du nord-ouest québécois. De Joe Satriani à Jacques Michel, c’est une histoire de chaleur humaine, de fierté et d’enracinement régional qui s’écrit chaque année à la fin du mois de mai.

« Wôôô ! »

La dame âgée qui chauffe la carriole freine ses chevaux. Le véhicule s’arrête lentement sur le rang Cliche du village de Sainte-Agnès-de-Bellecombe, près de Rouyn-Noranda. Nous sommes à la fin des années 1940. Le petit Jacques Rodrigue, qui n’a pas encore 10 ans, se raidit sur son banc. Il se demande pourquoi sa grand-mère fait arrêter les chevaux tout d’un coup.

« Regarde par terre, Jacques, c’est ton jour de chance ! »

Le scintillement argenté d’une pièce de cinq sous capte tout de suite l’attention du gamin. Il saute en bas de la carriole et se penche pour ramasser son trésor. Étrangement, la pièce n’est pas à plat. Elle se tient plutôt debout, coincée entre deux pierres. Il la saisit et l’enfonce dans la poche de son pantalon. Il grimpe de nouveau dans la carriole.

« Hue ! »

Les chevaux reprennent le pas et la charrette avance de nouveau. Un sourire radieux s’installe sur le visage du petit Jacques.

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Mai 2014, Jacques est de retour à Bellecombe, le village de son enfance. Au cours des années, il y est retourné souvent pour voir sa famille, mais pas aussi fréquemment qu’il l’aurait voulu. Le rythme effréné de ses tournées, spectacles et enregistrements l’en a empêché. Le public l’a connu sous son nom d’artiste : Jacques Michel. Puis, il s’est fait oublier, ou presque.

En ce jour de printemps, s’il revient au village, c’est qu’un hommage lui sera rendu au Festival des guitares du monde de l’Abitibi-Témiscamingue. Jacques stationne son auto chez son cousin Francis. En ouvrant la porte, un scintillement argenté attire son regard au sol. Une pièce de cinq sous, coincée entre deux roches, se tient debout sous ses yeux. Les souvenirs défilent dans sa tête. Il saisit la pièce et l’enfonce dans sa poche. Un sourire radieux s’installe sur son visage.

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Grand Funk Railroad

Joe Satriani, Steve Vai, Eric Johnson, The Doobie Brothers, America, Grand Funk Railroad, Buddy Guy, Johnny Winter, José Feliciano, Alan Parson… Ce ne sont là que quelques-uns des gros noms qui ont trôné au sommet de la programmation du Festival des guitares du monde en Abitibi-Témiscamingue, avant celui de Jacques Michel. Tous ces grands artistes sont venus jouer à Rouyn-Noranda au cours des 15 dernières années, à l’invitation de l’équipe du FGMAT.

Une région qui a quelque chose à prouver

Pour Jean Royal, président de l’événement, le FGMAT est une question de passion musicale, mais aussi de fierté régionale. « Quand j’étais jeune et qu’on allait à Montréal, à la fin des années 1960, on comprenait qu’on était creux. Tout arrivait en retard ici. Les gens nous le faisaient sentir », se souvient-il. Il suppose que le sentiment d’infériorité qu’il ressentait à cette époque l’a motivé à démontrer que sa région n’était pas moins bonne que les grands centres.

« Quand on ne fait pas le poids, faut faire toute la différence », aurait dit ou écrit Gaston Miron. La référence exacte s’est perdue avec le temps, mais cette devise résume bien l’esprit qui anime la communauté culturelle rouynorandienne. Cette différence se matérialise avec un accueil extrêmement chaleureux, une signature régionale née avec le Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, au tournant des années 1980. On reçoit en grand. Les artistes sont traités aux petits oignons par l’équipe et les bénévoles. On leur fait découvrir la région, ses goûts et ses attraits, durant le jour, alors que le public les acclame comme ils le sont rarement, le soir venu. On les invite même à souper ou à faire la fête chez les gens de la place !

Jean Royal se souvient d’avoir vu le chanteur de Grand Funk Railroad débarquer de scène en lui lançant : « What a crowd ! », avant d’être rappelé sur les planches par un public en feu. « Quand Alan Parson se lève de sa table au restaurant pour venir te voir et te demander le plus sérieusement du monde s’il peut revenir au festival l’année prochaine, c’est qu’il y a quelque chose qui se passe », renchérit le président de l’événement.

Le retour de Jacques Michel

En 2014, lors du 10e anniversaire du festival, l’organisation a voulu rendre hommage aux guitaristes de l’Abitibi-Témiscamingue. Diane Tell, Chantal Archambault, Philippe B, Dylan Perron, Bourbon Gauthier, Gildor Roy, Louis-Philippe Gingras et les frères Yves et Marco Savard ont tous répondu à l’appel. La cerise sur le sundae : un hommage à Jacques Michel. Toutefois, il n’était pas question qu’il chante ; son dernier concert remontait au milieu des années 1980. L’idée était de faire rayonner son immense apport au répertoire musical québécois ainsi que de souligner ses racines témiscabitibiennes.

Jacques Michel et les frères Savard

Mais ce soir-là, il a eu le goût de chanter lui aussi. On lui a présenté les frères Savard et, ensemble, ils ont préparé trois chansons. La surprise était totale. Pour tout le monde, Jacques Michel le premier. « J’ai repris goût à la scène. Ça devait faire 30 ans que je ne m’étais pas senti comme ça, affirme-t-il avec du recul. En me raccompagnant à l’aéroport, Jean Royal m’a dit que, si jamais je faisais un retour sur scène, que le festival voudrait m’accueillir de nouveau. »

L’année suivante, accompagné des frères Savard, il lançait un disque sur lequel il revisitait ses grands classiques. Il est parti en tournée. Il est revenu au FGMAT. Le public l’a ovationné de nouveau.

« Laurent Saulnier m’a dit qu’il serait bien curieux d’entendre ce que j’aurais à dire sur le monde actuel en chansons », se souvient Jacques Michel. Saulnier, vice-président à la programmation des Francos de Montréal, avait bien sûr ajouté son spectacle au menu de son festival. Jacques a essayé d’écrire de nouveau. Ça a fonctionné. Il a composé et enregistré un album complet dont le titre est Tenir.

« Quand vous me demandez ce que je dois au Festival des guitares du monde, je réponds : “tout ça” », affirme le chansonnier sans hésiter.

Jacques revient de plus en plus régulièrement dans son coin de pays. Au point où, l’automne dernier, il s’est acheté une terre à Bellecombe, sur la rive de la baie Caron. À 78 ans, il a trouvé son projet de retraite : renouer avec la terre de son enfance. La pièce de cinq cents, c’était un signe, croit-il.

C’est le genre de fierté et de magie qu’un festival peut insuffler à une région et à ses habitants ; un attachement au territoire qui renaît sans cesse.

**Le FGMAT n’a pas eu lieu cette année, mais on leur souhaite un retour des activités rapidement.

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