Camp de base Coin-du-Banc

Le respect du passé et du futur

En Gaspésie, un couple adepte de plein air s’affaire à revigorer un bâtiment bicentenaire. Un projet ambitieux s’inscrivant à la charnière du passé et de l’avenir.

Camp de base Coin-du-Banc

Sis, flegmatiques, en retrait du rocher dérobé par l’imposante falaise, les bâtiments aux toits émeraude et aux murs anthracite narguent le vent du large. Le pavillon de l’auberge et les trois bicoques sont abrillés d’une neige lourde mais apaisante. Le temps semble figé, l’équilibre abouti. Pourtant, à l’image du bouscueil qui ourle la rive de Coin-du-Banc, petit hameau à une dizaine de kilomètres de Percé, l’épaisse couche recouvre les tribulations de ce projet un peu fou qu’est le Camp de base, un vaste chantier entrepris par Jean-François Tapp et Pascale Deschamps. En août 2017, le couple, parents des petits Albert, Yaelle et Mattias, fait le pari osé d’acheter la mythique auberge Le Coin-du-Banc, un établissement certes légendaire mais dont la désuétude préfigure une fin imminente.

«Pascale et moi sommes ensevelis sous les rénovations depuis l’acquisition, lance d’entrée de jeu le trentenaire vif et disert. Faire les travaux de réfection coûte certainement plus cher que de raser et de partir à zéro, mais dans un hôtel neuf, je n’ai pas besoin de m’asseoir avec les gens au souper, je n’ai rien à leur raconter!»

Transmission d’histoire

Ces récits à relater, ce sont ceux de la Gaspésie, havre bousculé par les époques, façonné par les gens qui y jettent l’ancre. D’abord, celui des Mabe, une famille loyaliste du comté de Schenectady dans l’État de New York à la fin du 18e siècle qui érige la demeure au moment où s’étend son emprise commerciale dans la région. Au relais, un certain Sidney Maloney, aubergiste de profession, dernier exilé de l’île Bonaventure à l’époque de ces expropriations sans ambages. Épaulé par sa compagne, Lise Deguire, une infirmière montréalaise charmée par l’homme et les lieux, le descendant d’Irlandais achète en 1973 le bâtiment situé dans l’angle mort du rocher et de l’archipel décharné. «Sid» ne peut supporter la vue de ces parages, dès lors synonymes du douloureux déracinement. Au fil des ans, l’excentrique couple accueille les visiteurs dans un espace intemporel et chamarré, où s’imbriquent artefacts et œuvres d’art, dont celles de Kittie Bruneau et de Françoise Bujold. Cette moirure singulière, Jean-François Tapp et Pascale Deschamps se donnent le mandat de la préserver. «On veut conserver l’héritage architectural, les œuvres d’art, bref, l’âme des lieux élaborés par M. Maloney et Mme Deguire, souligne le nouvel hôtelier. Le bâtiment principal, bicentenaire, n’est pas classé patrimonial, mais on sent qu’on a un devoir de mémoire, de porter cette histoire de la Gaspésie que l’on pourra à notre tour transmettre.»


Assis au salon, temporairement aménagé dans la section attenante à la bâtisse d’origine, Jean-François Tapp revient sur la genèse du projet. À son retour en Gaspésie, il y a une dizaine d’années, le jeune diplômé en tourisme et en développement régional cherche une façon de contribuer à l’essor économique de la région. «J’ai d’abord mis sur pied les événements Gaspesia [une série de courses en plein air disséminées sur le territoire gaspésien]. La première course s’est révélée déficitaire, alors j’ai dit à Pascale que ça prenait un hôtel, que c’est là que se trouvait l’argent! Devenir hôtelier est alors devenu un running gag», dit-il, goguenard. Manifestement, la plaisanterie s’appuyait sur un fond de vérité. D’abord épisodique, la recherche d’établissements à vendre s’intensifie. Un peu par hasard, lors d’une balade à vélo sur la plage de Coin-du-Banc, le couple arrête son choix. «On était éblouis par la beauté du panorama chaque fois que l’on passait devant l’auberge», révèle-t-il, visant ce rivage s’ouvrant sur le golfe Saint-Laurent. «Lorsqu’on a appris que le site était à vendre, on a sauté sur l’occasion.»

Proposant un projet répondant aux critères de la famille Maloney, soit le respect de l’héritage de l’auberge, le couple Deschamps-Tapp acquiert le pavillon principal, les chalets attenants et un vaste terrain s’étirant de la berge à la forêt avoisinante. Symboliquement nourri de la volonté de se rattacher à ces récits historiques, le projet est, de manière plus concrète, motivé par le désir d’exploiter cet environnement naturel exceptionnel. «Avec un terrain de jeu comme ça, on ne peut pas faire autrement que de jouer dehors, constate l’adepte de sports extérieurs. On souhaite que pour les gens qui aiment le plein air, mais aussi bien manger et voir de belles choses, l’endroit devienne le camp de base où jeter l’ancre. D’où le nom de notre entreprise [Camp de base] et de notre logo [une ancre].» Ainsi, au-delà des activités proposées – randonnées de fatbike et de ski de fond, planche à pagaie, escalade sur glace et pêche au bar rayé –, les Deschamps-Tapp misent sur une formule inédite dans le milieu de l’hébergement: réunir des individus de conditions socioéconomiques diverses autour d’intérêts communs, en offrant notamment autant des dortoirs que des unités plus luxueuses. «On ne souhaite pas avoir un lieu qui s’identifie à une classe sociale, on veut un endroit où se retrouvent des intérêts pour le plein air, pour les choses authentiques ou pour la Gaspésie», soutient M. Tapp.

Renouveau touristique

L’audacieux projet reflète ce vent de fraîcheur qui souffle sur l’industrie touristique gaspésienne. Il y a à peine quelques années, pareille entreprise aurait été insensée. «Le secteur de Percé est à des milles de ce qu’il était il y a seulement 10 ans sur le plan touristique, rappelle Jean-François Tapp. Au moment où j’ai quitté la région pour aller faire mes études universitaires, nous n’étions pas développés, touristiquement parlant», rajoute-t-il. La Gaspésie de l’homme originaire de Rivière-au-Renard, village situé à moins d’une heure de route de Coin-du-Banc, celle dont il est témoin avant de partir, vivote au rythme lénifiant des exodes. Le tourisme, industrie phare, émet alors une lueur blafarde, conséquence d’une offre exsangue et désuète. «Pendant 50 ans, Percé a ciblé le tourisme de masse et ne s’est jamais renouvelée, mais fondamentalement, on est une région de plein air, de produits de niche, et les autorités touristiques se réapproprient progressivement ces idées qui avaient été mises de côté.»

Témoignage synchronique du parcours socioéconomique de la Gaspésie, l’auberge Le Coin-du-Banc connut de grands moments – y séjournèrent des figures emblématiques telles Pauline Julien et Pierre Elliott Trudeau – avant de s’étioler, amarrée au destin de la région. Mais la symbolique des lieux, elle, ne s’est jamais dissoute. Bien qu’imprégné du désir de perpétuer cette histoire, le couple Deschamps-Tapp souhaite apporter sa pierre à l’édifice. Un credo qui dicte le quotidien au Camp de base. «Chaque jour, peu importe le geste posé, nos décisions se prennent en ayant en tête le respect du passé, de Mme Deguire, de M. Maloney et de la famille Mabe, et le respect du futur, ce qu’on va léguer à nos enfants de même qu’à la Gaspésie», explique le jeune hôtelier. Conjugué à ce renouveau de la région, l’auberge voit s’ouvrir devant elle une mer de possibles.