Hugo Latulippe

La résistance du Bas-du-Fleuve

Il est toujours triste de voir des immeubles patrimoniaux vides, abandonnés dans le silence de l’histoire. Mais comment leur redonner vie si personne ne souhaite s’en occuper? En faire des lieux culturels et communautaires est peut-être une piste. C’est celle qui sera explorée par Hugo Latulippe à Cacouna.

Hugo Latulippe

Habiter le territoire. Au sens large. Pas seulement y passer du temps, ou l’exploiter, mais y vivre, le faire sien. L’honorer, aussi, en l’aimant et en le préservant. Se nourrir de sa communauté et l’alimenter à son tour. Acheter le presbytère de Cacouna pour en faire un lieu pour la communauté est une manière de plus pour le documentariste Hugo Latulippe de s’ancrer dans le Bas-du-Fleuve.

Hugo Latulippe, que plusieurs connaissent pour son documentaire Bacon, le film, habite le Bas-Saint-Laurent depuis une vingtaine d’années, plus précisément l’île Verte. «Je fréquente les mammifères marins depuis 30 ans», ajoute-t-il, en référence à l’incontournable fleuve Saint-Laurent et à la forte présence de bélugas, entre autres, à Cacouna.

Le presbytère de Cacouna, que tout le monde connaît dans la région, était à vendre depuis près de deux ans lorsqu’il a décidé de l’acheter à l’automne 2017. Ce n’est pas parce que l’immeuble était si cher – il valait moins que son condo de Montréal – ni parce qu’il nécessite des travaux majeurs qu’il ne trouvait pas preneur. Il manquait peut-être cette vision: que faire avec un bâtiment de pierres de quatre étages qui fêtera bientôt ses 200 ans? Hugo Latulippe a eu cette vision.

Propagande culturelle

«On veut bâtir un lieu pour la communauté», raconte le réalisateur. Présentement, deux étages sont occupés, précise Hugo, un club de yoga et ses propres studios. «On y va de manière réaliste, on n’est pas pressés, on n’est pas des mécènes non plus! Mais je veux lier les gens!» Tranquillement, il évalue les possibilités et pose sa vision.

Le cinéaste considère que bâtir des projets et travailler avec le public ont toujours fait partie de sa vie. On sent ses passions et ses préoccupations transmises dans ses films à travers ce projet, où se mélangent l’art, la politique, la culture et le monde. Pourquoi pas des résidences d’artistes? Ou un lieu de discussion, à l’image des assemblées de cuisine de Faut qu’on se parle? Accueillir des scientifiques qui étudient le fleuve? En faire un lieu dédié aux documentaires?

«Il y a déjà eu une vision culturelle au gouvernement, soutient Hugo. Avant, c’était plus évident que le gouvernement appuyait un accès à la culture, aux arts, à la population en général, partout sur le territoire. En cinéma, en tout cas, je le vois, la diffusion diminue.» Il faut donc des projets pour y remédier.

Le Bas-du-Fleuve a déjà une forte tradition artistique, rappelle le cinéaste. Les artistes en tous genres ont l’habitude de s’y arrêter pour créer ou pour montrer leurs œuvres. Rimouski a une vie culturelle active grâce à son université, Rivière-du-Loup donne un des rares cours en documentaire, sans parler des nombreuses galeries d’art de Kamouraska.

Son presbytère pourrait devenir un lieu névralgique pour diffuser et produire des documentaires dans l’Est-du-Québec. Recevoir des stagiaires? Les avenues sont larges et nombreuses dans la tête du cinéaste.

Autonomie régionale

Selon Hugo Latulippe, le Bas-Saint-Laurent est une région différente des autres. À la fois éloignée, mais pas isolée. Surtout, contrairement à d’autres régions du Québec, les ressources naturelles ne sont pas au cœur de son économie. «L’économie est plus variée que d’autres régions. On a des artistes, des agriculteurs, des penseurs, aussi. Ça offre des projets différents, une population autonome qui ne vit pas au gré des multinationales.»

Le Bas-du-Fleuve a donc l’habitude de s’organiser, d’avoir ses propres projets. Il y a une vie fortement influencée par le fleuve, par ses produits locaux. «La vie se fait à échelle humaine, malgré la grandeur du territoire.»

Demeure ce défi, malgré l’ouverture de la région, d’attirer les communautés culturelles. «Moins de 1% de Cacouna n’est pas blanche, donne en exemple Hugo. Il faut déconstruire cette idée qu’il y a la ville et la campagne, il n’y a pas d’opposition entre le centre et les régions. On doit faire vivre nos régions, vivre notre pays comme peuple.»

Résister pour bâtir

Le documentariste rappelle que la région s’est battue pour protéger les bélugas en disant non à un port pétrolier à Cacouna. «Notre estuaire, on veut le préserver, nos bélugas, on veut les protéger», dit-il, tout en soulignant qu’il peut entendre le chant des baleines de chez lui.

Acheter un vieux presbytère, en faire un lieu communautaire, tout ça est une forme de résistance pour Hugo Latulippe. Une manière de faire vivre le territoire, de préserver le patrimoine. Selon lui, les gens ne voient pas assez la beauté du territoire et du patrimoine, ou ne prennent pas le temps de protéger le beau.

«Notre architecture aujourd’hui, entre autres en banlieue, elle n’aura pas d’intérêt dans 50 ans. On était sur la coche il y a 200 ans toutefois», réfléchit le nouveau propriétaire, fier de la beauté de son presbytère qui surplombe le fleuve.

Ce projet qu’il veut inclusif, ce n’est pas juste sa part dans sa communauté, c’est un legs de plus qu’il souhaite laisser à ses enfants, à sa communauté, à son pays.