Le jardinier de l’estuaire

Depuis plus de quarante ans, le biologiste Jean Bédard préside aux destinées de la société Duvetnor. Cet organisme sans but lucratif prend soin des îles de l’estuaire moyen du Saint-Laurent et favorise la pratique d’un tourisme responsable qui sensibilise les visiteurs à la grande valeur et à la fragilité des écosystèmes qu’elles abritent ainsi qu’à leur histoire.

L’histoire de Duvetnor est fascinante. Depuis sa création en 1979 par un petit groupe de biologistes, cet organisme voué à la conservation des îles du Saint-Laurent finance en bonne partie ses activités à même l’exploitation et la revente d’une précieuse ressource : le duvet des eiders, ces canards sauvages qui nichent par dizaines de milliers dans l’estuaire. Depuis les années 1950, explique Jean Bédard, le glanage de ce matériau rare, avec lequel on fabrique des couettes de grande qualité, était pratiqué dans les îles, mais dans des conditions souvent peu respectueuses des oiseaux et du milieu. L’obtention de droits exclusifs de récolte a permis à Duvetnor d’encadrer cette pratique. C’est en suivant un protocole strict, qui vise à perturber au minimum la nidification, que ses cueilleurs le prélèvent à la main, chaque printemps. Cette activité a aussi constitué un levier financier qui lui a permis d’acquérir, en 1984, plusieurs des îles de l’estuaire, que l’organisme s’est donné la triple mission de protéger, d’étudier et de faire connaître au public. Les canards sont donc les premiers à soutenir, à leur insu, la pérennité de leur habitat !

Avec les années, Duvetnor a acquis une crédibilité considérable, tant auprès des gouvernements que des scientifiques et des écolos. Elle jouit aussi d’une solide réputation comme entreprise écotouristique, ayant développé au fil des années une offre originale permettant aux amoureux de la nature de découvrir, en groupe restreint, la richesse naturelle et culturelle de l’estuaire. Ce succès est en bonne partie attribuable à la personnalité et au travail acharné de Jean Bédard qui, à 82 ans, dirige toujours l’organisme, avec ambition et pragmatisme.

Jardinier des îles

Chercheur spécialiste des oiseaux marins et écologiste de longue date, Jean Bédard s’est découvert une fibre militante en participant activement au mouvement citoyen d’opposition au développement hydroélectrique de la rivière Jacques-Cartier, en 1972 et 1973, à une époque où les dirigeants d’Hydro-Québec n’avaient pas l’habitude de voir leurs visées d’exploitation contestées, même dans un parc national. « Ils avaient des gros sabots, ils allaient où ils voulaient, se souvient le biologiste. Ils arrivaient avec une étude d’impact de quatre, cinq pages et commençaient. Ils brassaient du ciment, et c’était parti ! » Bédard avoue sa fierté d’avoir contribué, par cette lutte, à faire reculer Hydro. Et estime que l’acquisition des îles par Duvetnor, au début des années 1980 a permis d’éviter de semblables abus de « développement » économique. À l’époque, on parlait d’autoriser la chasse à l’île aux Lièvres, d’y aménager une piste d’atterrissage… « On est arrivés à temps », soutient-il. 

Jean Bédard

Si certains, dans la région, lui en veulent encore d’avoir restreint l’accès aux îles, autrefois permis en tout temps, les visiteurs qui embarquent chaque été avec Duvetnor pour s’y rendre sont, eux, enchantés d’y découvrir une nature splendide et si merveilleusement préservée. Le rôle qu’y joue l’organisme dépasse celui de gardien d’un environnement intouché ; il intervient aussi sur cet environnement. C’est parfois dans l’optique de protéger le milieu d’une menace, même naturelle, comme l’envahissement de certaines zones par les cormorans, quitte à participer activement à la réduction de leur population. Une initiative pour laquelle Jean Bédard a essuyé quelques critiques, au tournant des années 1990. Le choix de l’écotourisme aussi, évidemment, suppose des aménagements minimaux. Le travail de Duvetnor, au fond, s’apparente à celui du jardinier : il protège, soigne et met en valeur, travaillant fort pour préserver le fragile équilibre de l’estuaire. 

Au pays des oiseaux

L’hébergement est possible sur deux îles seulement : celle du Pot à l’Eau-de-vie, où la Société a magnifiquement restauré et converti en un gîte original un phare construit en 1862, et l’île aux Lièvres, où se trouvent des chalets, une petite auberge et plusieurs sites de camping sauvage. Cette année, en raison de la pandémie, il a fallu composer avec une saison touristique écourtée, et le gîte du phare ainsi que l’auberge sont demeurés fermés. Les campeurs et les résidents en chalets ont néanmoins pu faire leur plein de beauté. Sur l’île aux Lièvres, on peut randonner sur quelque 45 kilomètres de sentiers, au milieu de paysages étonnamment variés et intouchés, avec l’impression d’être chez les nombreux oiseaux et petits mammifères qui la peuplent : cormorans, canards, gélinottes, hérons, campagnols, lièvres. Pourtant, l’humain la visite depuis longtemps, comme en témoigne un vestige découvert par hasard sur un sentier à l’été 2019 (par une petite fille de six ans !), une pointe de flèche en quartzite datant d’entre 3500 et 5000 ans ! L’île a aussi été un lieu d’exploitation forestière aux XIXe et XXe siècles ; des naissances y ont même eu lieu, raconte Jean Bédard, qui se passionne pour l’histoire de l’estuaire tout autant que pour ses écosystèmes et rêve encore d’y consacrer un livre.

Pour l’instant, les connaissances historiques qu’il a amassées sur l’occupation humaine des îles et l’époque révolue des phares et de leurs gardiens et sur l’utilisation du Saint-Laurent comme route de contrebande d’alcool à l’époque de la Prohibition et la traque des contrebandiers par la police autour des îles du Pot-à-l’Eau-de-vie alimentent les explications passionnantes des guides-matelots de Duvetnor aux visiteurs qu’ils embarquent, que ce soit pour un séjour insulaire ou pour l’une des croisières d’interprétation offertes par l’organisme. Ces dernières constituent des expériences nature et sensorielles autant que culturelles : on a les yeux ronds devant les phoques gris, les rorquals, les oiseaux marins par centaines, les falaises austères et sauvages des îles Pèlerins et les nombreux phares de l’estuaire, restaurés ou non ; le nez gavé d’air salin ; et la tête remplie d’informations et de questions sur ce fleuve magnifique qu’on croyait, jusque-là, connaître. 

L’un des sentiers sur l’Île aux Lièvres

S’il y a une chose que Jean Bédard déplore, c’est qu’on ait pris l’habitude de découvrir le fleuve en mode vidéoclip : « Tu veux voir les baleines, tu viens à Rivière-du-Loup, tu vas aux baleines, trois heures et demie, c’est fini. Tu penses que tu as vu l’estuaire, mais tu n’en as rien vu ! Alors, tu te dis : “tiens, je vais continuer, je vais aller à Tadoussac !” Tu prends le traversier, tu descends la Côte-Nord, tu vas à Tadoussac, tu vas à Bon-Désir, tu vas aux Bergeronnes. Là, tu te dis : “je n’ai pas encore vu le fjord !” Alors, tu prends le bateau pour faire le fjord… » Il s’agit toujours, pourtant, du même grand musée vivant : l’estuaire du Saint-Laurent. Le prochain projet du président de Duvetnor, qui n’en a jamais manqué, est d’organiser des séjours de cinq ou six nuitées sur l’une des deux îles, émaillés de conférences de spécialistes, de randonnées de découverte et de croisières d’interprétation des îles, de leurs parages et du littoral de Charlevoix, particulièrement spectaculaire vu du fleuve. Pour habiter, quelques jours, le trait d’union entre les rives nord et sud.

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