Festival Musique du Bout du Monde

Temple sonique

Est-ce vraiment au bout du monde? Ça dépend d’où vous partez, seriez-vous tenté de répondre. Chose certaine, peu importe la longueur du trajet que vous aurez à entreprendre pour vous y rendre, c’est du beau monde qui organise ce festival qui vous attend à destination!

Festival Musique du Bout du Monde

La scène se déroule à Coin-du-Banc. Jesse Stewart s’adresse aux 16 braves du Camp d’improvisation musicale. Avec, comme accompagnement, le rythme des galets brassés par le ressac. «On a ici tous les sons des temps immémoriaux. C’est aussi vaste et profond que l’océan. Par comparaison, de tous les sons du monde, la musique, c’est ça.» Entre son pouce et son index droits, il tient une pierre blanche plus petite qu’un œuf. «La musique occupe une toute petite place dans l’univers des sons, mais il s’agit d’une place très particulière. Et je crois qu’à l’occasion, on peut puiser l’inspiration de la géophonie, de la biophonie…» La falaise du pic de l’Aurore offre un rideau de calcaire safrané de 240 mètres de haut à ce groupe d’artistes explorateurs que le Festival Musique du Bout du Monde accueillera en spectacle quelques jours plus tard.

Voilà un des avatars de l’événement de Gaspé, qui soufflera ses 15 bougies en août prochain. Rien de plus normal pour un projet qui marche; ça peut durer puis attirer les fidèles. La plupart du temps, un succès naît d’un fantasme. Frédérick Ste-Croix raconte justement qu’après un spectacle de musique africaine dans un club à Montréal, il sort au resto manger une soupe tonkinoise avec des amis. À travers les conversations, on se pose tout bonnement la question: « Et si on organisait ce genre de concerts là chez nous, à Gaspé?» Steve Boulay, alors membre du groupe La Volée d’Castors, ainsi que Maïté Samuel-Leduc et Martin Roy, entre autres, embarquent dans le délire. Ils souhaitent permettre à leurs compatriotes d’entendre et de vivre des cultures de partout.

photo. Roger St-Laurent

En 2004, ils se lancent et investissent le centre urbain de la treizième plus grande ville du Québec (en superficie…). La rue de la Reine devient piétonnière pour la fin de semaine et se transforme en un terrain de jeu pour une trâlée d’activités familiales. Et surtout, pour la fameuse parade. D’emblée, on donne le ton avec des personnages circassiens, des rythmes de batucada endiablés et des danseuses brésiliennes vêtues. Le feu pogne et spontanément, la population embarque à corps perdu pour suivre le cortège jusqu’au chapiteau de la place Jacques-Cartier. En fins tacticiens, les organisateurs y proposent une prestation de musique celtique; comme du sang irlandais coule dans les veines de nombre de Gaspésiens, rien de tel pour rassurer le public quant à leurs intentions. Ils gagnent leur pari; les gens de la place tombent sous le charme.

Il faut dire que la diversité marque l’histoire du territoire. Déjà fréquentée par les Micmacs il y a environ 4000 ans, la région accueille à partir du 16e siècle nombre de Basques, de Jersiais, d’Écossais, d’Anglo-Normands, d’Acadiens, de Bretons, de loyalistes, de Belges et d’Irlandais. En 1860, Gaspé devient un port franc. Et florissant. Jusqu’à 11 consulats défendent sur place les intérêts économiques des nations concernées, principalement le lucratif commerce de la morue. Plus de 15 000 habitants vivent dans le comté à l’époque, dont plusieurs originaires d’Italie, des États-Unis, d’Espagne, du Portugal, du Brésil et de Norvège. Ce caractère cosmopolite typique des centres maritimes s’est-il perpétué jusqu’à aujourd’hui? L’artiste Christopher Varady-Szabo, né en Australie, l’auteur-compositeur-interprète Juan Sebastián Larobina, qui se réclame fièrement de son identité latino-gaspésienne, et Kali Halapua, violoniste qui vient de la Nouvelle-Zélande, illustrent sûrement la richesse du métissage possible dans ce creuset du bout du monde.

photo. Charles Bilodeau

Rapidement, l’équipe réfléchit à l’opportunité que présente la réalité géographique et déjà multiculturelle de la municipalité. On s’associe à la Semaine irlandaise de Douglastown. Avec Secondaire en spectacle aussi, ce qui permet entre autres à Felipe Amarillo, qui a connu les affres de Bogota dans son enfance, d’interpréter une de ses créations dans le contexte professionnel du FMBM. Rivière-au-Renard, capitale québécoise des pêches, propose une épluchette de crevettes à Stéphane Brochu, qui assume la direction depuis 2013. Et on ajoute une expérience éclatée: le spectacle au soleil levant dans la cathédrale naturelle du Cap-Bon-Ami, vieille de 450 millions d’années. Le singulier duo involontaire présenté par Martha Wainwright et un pygargue à tête blanche en 2015 constitue peut-être le summum de l’art qui rencontre l’ineffable. Et voilà justement la dimension unique par laquelle l’événement se distingue; la rencontre et l’ouverture nous permettent de toucher, comme individus et comme rassemblements, à ce qui dépasse notre entendement et, en même temps, illumine toute la dignité de l’humain.

Cela, Frédérick Ste-Croix le comprend. Et il chérit l’inestimable contribution des quelque 200 bénévoles qui assurent le bon déroulement de ces rencontres: «S’il y a une ressource à laquelle j’accorde de la valeur, c’est le temps. Le temps que vous donnez à l’événement, il ne reviendra pas. C’est extrêmement apprécié de notre part.» Le FMBM jouit d’un capital de sympathie remarquable dans le cœur des citoyennes et des citoyens, et ce, partout autour de la péninsule. Amour aisément compréhensible; c’est lui qui leur a fait découvrir Bassekou Kouyaté et Ngoni Ba, Sergent Garcia et Pierre Kwenders, qui a propulsé le groupe local de percussions Kilombo. D’ailleurs, permettre aux festivaliers de toucher à des instruments inusités et d’essayer de nouveaux pas de danse demeure central dans la joie que génère la fête. Frédérick Ste-Croix exprime simplement son souhait à l’endroit des participants: «Je voudrais qu’ils se souviennent de moments d’émotions partagés avec des amis, leur famille, tout ça, amplifié par l’environnement grandiose dans lequel ils ont vécu ces émotions. Et qu’ils se disent: “Ça y est, je suis obligé de revenir ici chaque année!”»