Les « Broue Brothers » de Saint-Jean

Sur un coup de tête, les frères Sébastien et Francis Laganière ont abandonné leurs études en gestion à l’UQAM pour doter Saint-Jean-sur-Richelieu d’une brasserie artisanale en 2012. Ce lieu festif, qui place le Haut-Richelieu sur la carte brassicole québécoise, est aujourd’hui un véritable laboratoire pour leur seconde brasserie, en pleine croissance.

Heureusement pour la population johannaise, le plan d’affaires des Laganière, qui ne devait être qu’un travail scolaire, est devenu réalité. Si on était leur prof, on leur accorderait une excellente note. En plus de doter leur ville de 95 000 habitants de son unique brasserie artisanale, ils la font maintenant rayonner dans l’ensemble du Québec, aux États-Unis et en Europe, par le biais de canettes de bière colorées aux noms humoristiques.

Comme si grandir ensemble n’avait pas assez soudé leur fraternité, Sébastien et Francis collaborent depuis huit ans. Ils ont d’abord ouvert un « brouepub » (un bistro-brasserie) dans le Vieux-Saint-Jean en 2012, puis une usine dans le quartier industriel en 2016. « On n’est pas encore tannés de se voir presque tous les jours, s’amuse Sébastien. En plus, on a engagé les amis et la famille. Méchante ambiance ! C’est un peu comme quand on était jeunes et qu’on brassait dans le garage familial. Nos amis venaient nous aider. Je trouve ça important. »

Selon les dires des deux copropriétaires et maîtres-brasseurs, leurs forces sont complémentaires : « Lui, c’est l’ingénieur ; moi, je suis le comptable… sans l’être ! », ironise Francis, en expliquant que Sébastien excelle dans tout ce qui concerne les plans, les équipements, la technique. « Francis est capable de sortir tous les chiffres mentalement en deux secondes », ajoute son frère. Jamais les Laganière ne se seraient doutés que leur aventure artisanale emploierait aujourd’hui 40 personnes.

Le pub, département de R et D

Dans la rue Richelieu, le populaire pub de Lagabière et sa grande terrasse peuvent accueillir 200 convives. Accessible en bateau, il abreuve aussi l’été un grand nombre de touristes québécois ou américains. « C’est un super beau spot, dit Francis ; mais quand on est arrivés, c’était un ancien magasin de souliers complètement “strippé”, avec un salon de coiffure en arrière. Il n’y avait pas de ventilation, de chauffage, d’eau… » Aujourd’hui, l’avant du bâtiment abrite la brasserie artisanale du pub, le laboratoire de Nicolas Lemmens.

« Nicolas est un ami du secondaire. Quand on faisait les rénos, il passait dans la rue et nous a aidés à creuser un trou pour faire entrer l’eau », raconte Francis. Nicolas, devenu plus tard serveur au pub, s’est ensuite intéressé au brassage. « On lui a magasiné un kit maison et le lendemain de sa première brasse, on lui a dit : “finalement, on aimerait ça que tu brasses au pub”. Il n’a plus jamais réutilisé son kit maison. »

En 2019, Nicolas a brassé quelque 70 recettes de bières de tout acabit, de la stout aux guimauves à la sure de fermentation mixte aux fruits. Il se documente sans cesse pour essayer de nouveaux produits et techniques. « Il a carte blanche ! révèle Francis. Au pub, on vend des bières maison indisponibles en canette. C’est une étude de marché permanente : nos clients nous disent celles qu’ils aiment le plus. On prend même les demandes spéciales ! Quand l’idée est bonne… » C’est aussi là que naissent les premières versions des bières qui seront développées à l’usine pour être distribuées en canette aux quatre coins de la province.

Sur place, la dégustation peut être agrémentée de nourriture, même si « la priorité est accordée à la bière ». Au menu, le porc effiloché maison cuisiné à la bière vole la vedette, ainsi que les plateaux de fromages et de charcuteries. On y organise des événements variés : humour (série Lagablague), musique (5 à 7 jazz), jeu-questionnaire, épluchettes, soirées de contes, mercredi cask, tap takeovers, etc. « On aime inviter un brasseur avec une douzaine de ses bières et, pendant 24 h, c’est comme si t’étais à Saint-Tite ou au Lac-Saint-Jean. Ça fait découvrir des produits d’ailleurs aux gens d’ici. Ils adorent ça », se réjouit Sébastien, dont les critères de sélection sont « l’amitié et la bonne bière ».

Innovation en can

Le second édifice des Lagabière — la microbrasserie d’où sortent les canettes, alias « la shop » — est le lieu de travail de ses trois autres brasseurs : Mathieu Mercier et les frères Maxime et Antoine Brunet-Béland. Ils y concoctent les Lagabière vendues dans les épiceries et les dépanneurs ainsi qu’à la SAQ (six à huit variétés, selon la saison), dont la fameuse Ta Meilleure, une Northeast IPA plusieurs fois primée ; Ta Plus Meilleure, sa déclinaison tropicale, plus forte ; et La Poudre Jaune, une sure populaire. On peut aussi y acheter des caisses de bière.

Le printemps dernier, les frères annonçaient l’arrivée d’une pilsner, pour compléter leur délicieuse collection, et de deux nouvelles bières rotatives, qui connaîtront chacune quatre vies : la Ukulélé (IPA) et la Tiki (sure). Ces dernières s’inspirent du concept de Balade en radeau, une série de 12 bières mensuelles terminée en avril. « Avec nos rotatives, on maintient un petit côté R et D, comme au pub. On recueille les commentaires, et les meilleures reviendront ! », précise Francis, dont la Lagabière préférée de 2019 était la Balade en radeau de septembre, une gose lime-concombre.

Depuis le début, Francis et Sébastien tiennent à ce que leurs produits restent abordables. Pour y arriver, ils réduisent tous les coûts non reliés au brassage, soit l’emballage, la distribution, le marketing et les étiquettes. « Quand tu achètes une bière de microbrasserie, le pourcentage payé pour le liquide est souvent trop bas, déplore Francis. Tu paies pour la belle bouteille, le système de distribution… tout le monde se prend un pourcentage, ça monte vite ! Nous, on ne coupera jamais sur la qualité du houblon ou les salaires, mais on coupe partout ailleurs. »

« C’est correct de boire Ta Meilleure un lundi, sans attendre tes trois chums trippeux de bière, poursuit-il. Y en a partout, elle est bonne et pas chère. Pas besoin de vider les tablettes de l’épicerie : la semaine prochaine, y en aura encore ! »

La grande expansion

L’approche des Laganière porte manifestement ses fruits car, en trois ans, la shop a atteint sa pleine capacité. Une usine neuve, beaucoup plus grosse, verra donc le jour au printemps prochain, avec boutique, salon de dégustation et terrasse. « Le nouveau bâtiment, c’est vraiment le gros morceau de notre histoire qui s’en vient, s’enthousiasme Sébastien. En bons patenteux, on a toujours tout fait nous-mêmes, mais, là, ça va vraiment être une belle shop, avec de vrais bureaux et tout ! »

L’entreprise, qui distribuait déjà, à très petite échelle, ses canettes dans certains pays d’Europe, a depuis cette année une vaste entente de distribution aux États-Unis, qui requiert de doubler, rapidement, sa capacité de production. « Notre usine actuelle produit environ 7000 hectolitres de bière par année. La prochaine permettra, en théorie, de se rendre à 70 000. Mais dans la première année, on estime qu’on va commencer par doubler notre capacité de production pour le marché américain. »

« Un des aspects les plus trippants de la job, estime Francis, c’est prendre du recul et penser à toutes ces fois qu’une Lagabière s’ouvre, partout au Québec et maintenant aux États-Unis. On fournit un méchant party ! »

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