Maison de la culture innue : conservation et conversation

Sur la route 138, à mi-chemin entre Rivière-au-Tonnerre et Havre-St-Pierre, la Maison de la culture innue se dresse comme un poste d’accueil. Ce bâtiment entouré d’un tipi, d’un fumoir et de quelques tables à pique-nique, c’est un peu la porte d’entrée pour aller à la rencontre des Innus d’Ekuanitshit.

C’est un lieu que Rita Mestokosho connaît par cœur. Poète, passeuse de culture et ambassadrice de sa communauté, elle est enracinée ici par amour des siens et par attachement à la parenté. Officiellement, elle occupe le poste de directrice de ce lieu d’exposition, de discussion et de médiation. Vous ne l’entendrez toutefois pas mentionner son titre si vous lui demandez de se présenter. « Je suis innue, un être humain et je vis pleinement », se contente-t-elle de répondre, avec un sourire dans la voix.

Fille d’une famille de chasseurs qui revenait sur ce coin de terre chaque année, à l’instar des ancêtres nomades qui trouvaient à l’embouchure de la rivière Mingan un endroit idéal pour fabriquer leurs canots pendant l’été, elle a passé toute sa vie ici, sauf pour des études à Québec, à Chicoutimi et à Montréal et des voyages à travers le monde, avec ses poèmes pour passeport.

Son regard tranquille, alors qu’elle vous souhaite chaleureusement la bienvenue, ne ment pas : elle sait d’où elle vient, où elle va et, surtout, où elle habite.

« J’ai écrit beaucoup, raconte-t-elle avec calme. J’avais commencé à l’adolescence. J’étais devant de nombreuses questions sans réponse, en lien avec la terre, concernant qui nous sommes. Les réponses étaient, pour la plupart, devant moi, mais je regardais beaucoup ailleurs. Je me suis mis à écrire. Au tout début, ça m’apaisait. Je voyais l’écriture comme un autre endroit où aller. Puis j’ai publié un premier recueil de poésie. Après, t’es invitée dans d’autres coins de terre, et ça m’a amené à approfondir des valeurs au regard des autres. C’est comme ça que mon identité liée à ce coin, ici, est devenue de plus en plus forte. »

C’est à l’adolescence, dans le cadre d’un emploi étudiant, qu’elle a commencé à accueillir des visiteurs dans ce coin de pays. Sur ce même terrain, où se trouve désormais la Maison de la culture, il y avait jadis un modeste musée, construit par un prêtre, qui abritait divers objets tels que des canots, des raquettes et d’autres artefacts reliés à la vie nomade des Innus. « Ça me faisait voyager, se souvient-elle ; ça me faisait penser au Nord, à mon grand-père. Je n’avais pas l’impression de travailler, j’avais l’impression de vivre parce que je rencontrais des gens tous les jours. » Cette première expérience fut pour elle une réelle initiation, un moment crucial dans la construction de son identité qu’elle parvient à résumer en quelques mots : « J’ai vraiment découvert qui j’étais en accueillant les gens. »

Aujourd’hui, c’est dans un magnifique bâtiment lumineux inauguré en 2015 qu’elle poursuit sa vocation et multiplie les rencontres avec les visiteurs et les membres de la communauté. Car c’est surtout ça, cette maison, un endroit où l’on s’arrête pour discuter, échanger et comprendre une culture qui a trouvé ici un lieu pour se poser. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de la très belle exposition permanente intitulée L’univers des Innus d’Ekuanitshit, conçue en partenariat avec la Boîte Rouge VIF, un organisme à but non lucratif qui a pour mandat la préservation, la transmission et la valorisation des patrimoines culturels communautaires. 

Sur quelques mètres carrés, on a agencé une riche collection de créations déclinée en textes, en photos, en vidéos et en documents audio mettant en valeur les aspects fondamentaux de la culture innue, qu’il s’agisse du rapport avec les enfants, de l’occupation du territoire, de la relation avec les animaux, de la chasse ou la pêche ou encore de la cueillette de plantes et de fruits sauvages. Au fil de ces thématiques, ce n’est pas simplement des histoires du passé qu’on raconte, comme si on voulait les préserver de l’oubli, mais bel et bien un récit du temps présent, qui perdure dans les traditions et les pratiques qu’on souhaite faire découvrir.

Il faut prendre un bon moment pour lire, regarder et écouter le travail déployé dans ces installations qui témoignent à la fois d’un souci de conservation et d’un désir de conversation. Tout le projet a été conçu avec la participation des habitants d’Ekuanitshit et cela se voit, cela s’entend. On arrive à mettre des visages sur des mots et des paroles vivantes, sur des idées qui, autrement, pourraient paraître abstraites. « Ça s’est fait avec la patience, se souvient Rita, des gens qui sont arrivés de l’extérieur, la Boîte rouge VIF, des jeunes dynamiques qui font de la création vidéo. J’ai aimé leur ouverture, leur façon de travailler. On a inauguré l’exposition le 21 juin 2015, et ça a pris environ un an pour la mettre en place. Ils ont enregistré les voix, sont allés voir les gens de la communauté. Et le plus beau, c’est que l’exposition va se compléter parce qu’en ce moment, c’est seulement 10 % de ce qu’on a ramassé. On est en train de travailler sur un livre, qui va compléter toute la partie des entrevues vidéo. Et il y aura une grosse partie archéologique. »

Un tel projet, on le comprend, ne s’est pas fait sans une certaine émotion. Le jour du vernissage, les gens de la communauté, qui ont depuis adopté ce lieu à vocation communautaire, sont venus assister au dévoilement. Ils n’avaient pas besoin de parler pour témoigner de leur fierté, leur seule présence en disait long. « Quand tu vois quelqu’un silencieux, je pense que tu viens d’éveiller quelque chose en lui ou elle. C’est comme s’ils offraient un héritage aux petits-enfants qui s’en viennent. »

L’héritage, le mot est lancé, évoquant l’idée de la transmission d’un savoir, d’une culture et d’un mode de vie. Cette maison de la culture innue, c’est tout simplement cela : un lieu où l’on garde précieusement un trésor collectif, non pas pour le protéger et le garder pour soi, mais pour le passer au suivant, à ceux qui viendront, les générations à venir, mais aussi aux visiteurs, avec qui on pourra le partager et le faire fructifier.

« Une chose importante à nos yeux, c’est que c’est important que vos enfants sachent qu’on existe. Le voyage que vous avez fait pour venir ici est aussi pour vous rassurer, vous. Vous avez fait un long voyage, vous nous avez vus, vous nous avez entendus, on a ri, pleuré ensemble, mais vous savez qu’on existe. Et on souhaiterait de tout notre cœur que vos enfants sachent qu’on existe. À partir de ce moment-là, on commence à construire des ponts ensemble. Souvent, ce que je vois, c’est que dans le monde occidental, on divise tout. On croit que les lacs vivent séparés des rivières. Que les montagnes sont séparées des forêts. Tout est lié. Comme vous et moi, on est liés.»

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