Nibiischii : terre des eaux et terrain de rencontre

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Au bord du lac Waconichi, la matinée se déroule lentement lorsque Mireille Gravel et Gerald Longchap arrivent à notre rencontre sur les quais. Les pêcheurs, levés à l’aube, sont depuis longtemps partis s’aventurer sur l’immense lac de 32 kilomètres de long ou explorer les autres plans d’eau prisés de la région, pour taquiner les espèces de poissons-vedettes que sont le doré jaune, le grand brochet, l’omble de fontaine et le touladi. Une fois cette heure de pointe passée, le silence et le calme enveloppent le petit hameau de chalets en bois ronds situé à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Chibougamau, porte d’entrée de la Réserve faunique Albanel Mistassini Waconichi

Gerald regarde le lac tranquillement. Par les temps qui courent, le vice-chef de la Nation crie de Mistissini n’a guère le temps de se promener en bateau ou d’aller à la pêche, occupé qu’il est à gérer les affaires de la communauté et le développement culturel et économique régional. « Ici, c’est le territoire de chasse de mon arrière-grand-père, se souvient-il en pointant la petite île devant nous. Dans mon enfance, sur ce lac, j’ai eu la chance de voir les canots faits en écorce et en toile ; c’est ici qu’on les testait, avec ma grand-mère et mon grand-père. »  Aujourd’hui, ce territoire, avec ses collègues et les membres de la communauté, il en a la garde, pour en assurer la pérennité. En 2017, le gouvernement du Québec confiait à la Nation crie de Mistissini la pleine gestion de cette réserve faunique jusqu’alors administrée conjointement avec la SÉPAQ. C’est ainsi que la Corporation Nibiischii, dont il est désormais le président, voyait le jour, afin d’assurer la gestion de cette gigantesque « terre des eaux ».

Les souvenirs d’enfance de Mireille Gravel sont ailleurs. Fille de Rimouski, biologiste de formation, elle est arrivée à Chibougamau en 2007 pour travailler chez FaunENord, une entreprise d’économie sociale qui participe au développement durable du Nord-du-Québec, notamment par la mise en valeur de produits forestiers non ligneux tels que les plantes forestières et les champignons sauvages. Au moment où la gestion de la réserve a été transférée à la nation crie, elle a été recrutée pour assurer la direction du grand projet qui consiste à préserver les milieux naturels tout en y donnant accès, par le développement de l’offre touristique.

« Ce n’est pas compliqué, tout est sur place, résume-t-elle, un sourire dans la voix. C’est tellement un magnifique territoire, une culture qui est vibrante, vivante ; c’est juste du plaisir. Moi, dès que je suis arrivée en voiture et que je suis entrée dans la forêt boréale, j’ai eu le souffle coupé. En voyant ce territoire qui est habité, peu importe où on va, on sent qu’il y a une présence, une présence qui est respectueuse. On est vraiment en forêt, mais on sent une culture empreinte du respect de la faune et de la flore ; on sent que c’est ici pour rester. »

Un des principaux défis que doivent relever Mireille et ses collègues consiste à séduire des visiteurs en leur démontrant que ce coin de pays n’offre pas que des activités de pourvoiries pour des pêcheurs experts, mais aussi un grand terrain de jeu, époustouflant par son ampleur, donnant la possibilité à quiconque d’entrer en contact avec des forêts et des étendues d’eau à perte de vue. Le site du lac Waconichi est un havre de paix à l’abri des tumultes du monde et dès qu’on y met les pieds, on se sent enveloppé dans un écrin de calme. Reliés par des trottoirs en bois, les 11 magnifiques chalets en bois rond bâtis dans les années 1950 donnent au lotissement des allures de hameau forestier d’un autre temps. Tout récemment, deux petits chalets flottants ancrés dans la baie Cliff, résolument modernes, complètement autonomes, tout équipés et écologiques, ont été ajoutés pour accueillir les visiteurs. On s’y rend en bateau, en quelques minutes, pour y vivre un séjour complètement dépaysant. Dans la journée, planche à pagaie, kayak et baignade s’offrent à vous, littéralement sur le balcon — qui est en fait un quai ! — du chalet. Le soir venu, on s’endort avec la nature. Les mots « expérience immersive » sont parfois utilisés à toutes les sauces, pour tout et n’importe quoi, mais ici, aucun doute, une nuit sur le lac offre une réelle immersion en région sauvage.


Mireille Gravel résume bien le sentiment qui habite le voyageur en route vers ce territoire qui force à une forme d’humilité. « Quand on arrive ici, raconte-t-elle, c’est la rencontre avec l’immensité. Nibiischii, ça veut dire “terre des eaux” ; c’est tout à fait ça. On ne sait pas s’il y a plus d’eau que de terre ; c’est magnifique, tout est vert et bleu. Je pense que de simplement prendre la route, de monter dans la région, c’est déjà une expérience en soi, de communier avec tout ça, et quand on arrive sur nos sites, que ce soit dans les chalets Waconichi, au lac Albanel ou à la baie Pénicouane, ce sont tous des sites où on retrouve la paix. Il y a une espèce de symbiose qui se crée avec l’environnement. »

Prendre la route ? L’invitation est lancée ! C’est vrai que le seul fait de monter jusqu’ici, juste au sud du 50e parallèle, c’est une expérience en soi, une sorte de rituel initiatique au cours duquel on ne voit vraiment pas le temps passer. C’est d’ailleurs un mythe, qu’il faut absolument déboulonner : non, ce n’est pas loin, en tout cas, pas plus loin qu’ailleurs ! Bercé par les paysages de la magnifique route 167, on arrive à Chibougamau, à un peu plus de cinq heures de Québec et à huit heures de Montréal, comme si on avait été aspiré par la profondeur de l’espace. 

Au bout de cette route, c’est tout un accueil, rassurant et convivial, qui nous attend. Sur un panneau routier à quelques kilomètres de Chibougamau, le mot de bienvenue du gouvernement régional d’Eeyou Istchee Baie-James, qu’on peut lire en français, en anglais et en cri, nous fait comprendre qu’en plus des aventures qui se préparent, une grande rencontre se dessine. C’est d’ailleurs la prochaine mission que Mireille et Gérald se proposent d’accomplir : ajouter à cette découverte du territoire des activités culturelles pilotées par les membres de la nation crie. Des activités de perlage, de fabrication de mocassins et d’initiation à la trappe sont d’ailleurs déjà proposées aux visiteurs avides de découvertes.

« Ç’a toujours été une coutume, avec les Cris, de recevoir les visiteurs à bras ouverts, révèle Gérald de sa voix calme, comme s’il voulait révéler un secret bien gardé. C’est un territoire immense, et de voir des visiteurs de l’extérieur, c’est vraiment comme un cadeau pour nous, car ça nous donne envie, à nous aussi, de découvrir leur territoire. » Pas de doute, c’est vraiment une invitation officielle qui nous est lancée!

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