L’île aux fromages

Porte-étendard depuis les années 1970 d’une tradition vieille de plusieurs siècles, la Fromagerie Île-aux-Grues représente un vivier économique et créatif majeur au sein de la petite communauté de L’Isle-aux-Grues. Une grande histoire d’amour, de savoir-faire et de transmission à la manière insulaire.

Daniel R. Leduc n’est pas seulement le directeur principal de la Fromagerie Île-aux-Grues. Son île, il l’a tatouée sur le cœur. Il est capable de la raconter, d’en faire ressortir toutes les facettes. Il en connaît chaque habitant, chaque recoin, chaque anecdote. C’est ça, faire corps avec son environnement, à l’image de la fromagerie qui constitue, avec la Société des traversiers, le principal pilier économique de L’Isle-aux-Grues hors de la période touristique estivale.

Pourtant, cette petite étendue de prairies encadrée par le fleuve Saint-Laurent et située au pied des Appalaches a déjà été populeuse. Occupée par des seigneuries à compter du 17e siècle, puis propriété des Augustines, elle était avec sa jumelle l’île aux Oies, avec laquelle elle est reliée par un chemin, réputée pour ses fourrages et considérée comme un des greniers du Québec. Le temps, la modernisation et les contraintes insulaires ont malheureusement fait changer les choses. Si bien que des 850 habitants qui la peuplaient dans les années 1800, il ne reste qu’une centaine d’âmes pour y vivre tout au long de l’année. Et des 14 producteurs laitiers qu’on lui connaissait encore en 1977 lorsque la fromagerie a vu le jour, seuls trois sont toujours actifs.

Malgré tout, la Fromagerie Île-aux-Grues occupe une place de choix dans le paysage canadien. Elle est même la plus importante fromagerie artisanale du pays avec des produits connus de Vancouver à Terre-Neuve. Une grande fierté pour Daniel et ses collègues, qui ont vu leur île se transformer lentement. «On peut encore s’imaginer les fermiers qui montaient de gros bidons en métal de lait et les meules de fromage qu’ils avaient produites sur des charrettes, puis qui les transféraient sur des canots ou des barges pour les transporter sur le continent, où ils étaient vendus», raconte-t-il, images d’archives à l’appui. Le fromage Le Canotier de l’Isle rend d’ailleurs hommage à ces traversées épiques qui ont été l’apanage de plusieurs générations d’insulaires.

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Un héritage préservé

Ce produit n’est pas le seul témoignage concret que la fromagerie rend à ses racines. En fait, on produit toujours à l’ancienne la gamme de cheddars vieillis de la maison. «Le mélange se fait dans le même bassin de production qu’avant, nous n’intégrons aucun additif à notre recette, et la coupe comme le moulage sont réalisés à la main. Alors oui, nos fromages cheddar sont moins homogènes que ceux que l’on trouve dans l’industrie, mais leur goût est nettement meilleur», explique Daniel.

Il faut également saluer le fait que malgré les contraintes inhérentes à une production insulaire, du fourrage utilisé pour nourrir les vaches au lait que ces dernières produisent, en passant par la transformation et l’emballage, tout provient et se fait sur l’île. La moitié de la vingtaine d’employés de la fromagerie qui vivent sur le continent en savent quelque chose, puisqu’ils disposent d’un logement d’appoint sur place ou font le trajet quotidiennement. La grande force de la Fromagerie Île-aux-Grues réside justement dans sa vision insulaire. «Nous avons la chance de disposer de prairies naturelles propices à l’agriculture, et nous sommes entourés d’une eau saumâtre et bénéficions de beaucoup de vent. Ça donne une typicité particulière à nos fromages qui fait notre marque de fabrique», explique Daniel.

C’est pour ça que sur les 275 000 kilos de fromage produits annuellement à la fromagerie, une part de plus en plus importante est constituée de fromages fins. Un positionnement volontaire de l’entreprise pour assurer sa pérennité au sein d’un marché où il faut se distinguer. «Nous souhaitons toucher une clientèle de niche qui apprécie les fromages fins importés. Nous investissons dans l’avenir», précise le directeur, qui a ajouté à l’automne 2018 six fromages affinés aux quatre qui existaient.

Mi-Carême, Riopelle, Tomme de Grosse-Île, Canotier: autant de noms qui évoquaient déjà pour les amateurs de fromages à pâte molle et croûte fleurie comme de pâte ferme à croûte lavée un vrai délice. Alors on imagine aisément comment les nouveaux fromages de la gamme ont été accueillis par les gourmands. L’onctueux et persillé Bécart, le fondant et beurré Curé Quertier, le cendré et doux Cheval noir, le ferme et crémé Haut-Marais, le levuré et herbacé Houblonneux ainsi que l’audacieux La Bête-à-Séguin, que l’on s’arrache depuis son lancement, sont promis à un très bel avenir.

Résister au temps

Daniel ne le cache pas: la situation n’est pas facile à L’Isle-aux-Grues. Avec une population qui a souvent dépassé l’âge de la retraite, sans école ni services de santé sur place, il n’est pas évident d’attirer des personnes actives. «Nous sommes toujours en mode recrutement, avoue-t-il. Mais nous sommes un peu comme La grande séduction. Nous formons nos nouveaux employés, nous les logeons à prix modique, nous les aidons dans toutes les sphères de leur vie. Je vous le dis, si vous venez ici, vous ne voudrez plus en partir!

Le directeur n’est pas le seul à le penser. Plusieurs artistes comme Jean-Paul Riopelle et Marc Séguin sont tombés amoureux de cette île, de ses habitants et de la vie insulaire. Voilà pourquoi ils n’ont pas hésité à associer leur nom et leur image à deux produits de la fromagerie, qui en constitue le centre nerveux. En retour, la Fromagerie Île-aux-Grues accorde elle aussi chaque année une bourse à des artistes.

Inspirante île aux Grues… À défaut de vous y installer, vous tomberez sous son charme à la belle saison lorsque, après avoir pris le traversier, vous aurez enfourché votre vélo pour en parcourir les chemins et que vous aurez fait un arrêt au kiosque estival de son attachante fromagerie pour y déguster une fondue ou quelques délicieux bouts de fromage. Attention, risque élevé de coup de foudre!

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